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Mission
d'intérêt suprême pour le
Royaume de Dieu et
le salut
des âmes
Présente : La foi Judéochrétienne et l'économie Traduction
de textes extraits du document Etude réalisée par l'Eglise Unie du Canada |

| Thème
1
Une
Église chrétienne
qui a «hérité» d'une tendance sociale Thème 2 Une
préoccupation commune :Comment la croissance
de l'inégalité des revenus nous affecte tous et toutes
Est-ce
qu'augmenter
la croissance économique
favorise la justice économique ? Thème
3
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Aujourd'hui Credo Pour
une économie
à visage humain |
Introduction
Une invitation à réagir
par
Bill Phipps
modérateur de l'Église Unie du Canada
Lorsque le Canadien National a annoncé la mise à pied de 3 000 employés en octobre 1998, on a rapporté aux nouvelles nationales de la chaîne CBC que le marché avait réagi positivement.
Un travail de recherche approfondi du Centre pour la justice sociale (Centre for Social Justice) intitulé The Growing Gap (Le fossé se creuse), précise qu'en 1973, 10% des familles canadiennes, les plus riches, avaient un revenu 21 fois plus élevé que les 10% plus pauvres ; en 1996, ces mêmes 10% plus riches gagnaient 314 fois plus que les 10% plus pauvres.
L'économie des magasins Wall-Mart est aussi importante que celle de 160 pays combinés.
Bill Gates est plus riche que la moitié de la population américaine au total.
Entre 1981 et 1997, les pays en voie de développement ont payé plus de $2.9 milliards de dollars américains en capital et intérêt aux pays riches. La dette de ces pays dépasse toujours $2 milliards de dollars américains.
Après ma tristement célèbre entrevue sur l'orthodoxie chrétienne dans le Ottawa Citizen, j'ai eu droit à un sermon - oui, un sermon, parce que l'assertion que le libre marché doit tout résoudre est un article de foi. Laissez-lui la chance et la pauvreté disparaîtra (l'argument absurde de la répartition au compte-goutte qu'on nous sert habituellement), les services d'éducation et de santé vont s'améliorer, et l'environnement cessera de se dégrader.
Lorsque je me suis personnellement rendu à Montréal et sur la Rive-Sud après la tempête du verglas de 1997, Andrew Coyne avait publié une de ses déclarations idéologiques dans la Gazette. Il se portait à la défense des canailles qui avaient augmenté les prix des produits de première nécessité comme les lampes de poche, les piles et les chandelles, tout en méprisant les marchands compréhensifs qui avaient plutôt réduit leurs prix pendant la crise. Que le marché décide, avait-il dit. Pour ne pas être en reste, Karen Celick invoqua des arguments semblables dans le Globe and Mail.
L'idéologie derrière le soi-disant "libre marché" fait abstraction de tous les autres critères de développement de la société humaine. Le marché est la voie du salut. Le marché est devenu notre Dieu.
Dans l'ouvrage When Corporations Rule the World (Quand les entreprises mènent le monde), David Korten écrit :
Partout dans le monde, dans notre quête de croissance économique, on a embrassé avec la ferveur d'une foi religieuse fondamentaliste l'idéologie du libre marché. L'argent constitue son seul critère de valeur, et sa pratique fait progresser des politiques qui favorisent partout la détérioration sociale et environnementale. La profession de l'Économie lui sert de clergé. Il défend des valeurs qui avilissent l'esprit humain, il suppose l'existence d'un monde imaginaire déconnecté de la réalité, et il restructure nos institutions gouvernementales de manière à rendre nos problèmes les plus cruciaux encore plus difficiles à résoudre. Cependant, remettre sa doctrine en question est devenu pratiquement hérétique (p.69).
Dans son excellente étude Unequal Freedoms : the Global Market as an Ethical System (Des libertés inégales : la mondialisation du marché comme système éthique), John Mc Murtry écrit :
...nous observons que les gouvernements et leurs dirigeants croient maintenant que le système de valeurs de la mondialisation du marché doit devenir le mode adéquat d'organisation sociale et que les sociétés doivent s'y adapter, au fur et à mesure de ses besoins et de ses exigences. Le marché n'est plus perçu comme une structure devant servir la société. C'est la société qui est plutôt vue comme un ensemble de ressources devant servir la mondialisation du marché (p.20).
Aucune religion traditionnelle n'a déclaré plus formellement que les partisans de la doctrine de la mondialisation du marché, l'universalité et la nécessité de ses lois et de ses commandements... Présentée comme la révélation du plan de Dieu et comme une nécessité toute naturelle, ses directives sont rapidement établies à travers le monde comme étant "inévitables", et il semblerait que toute société, où qu'elle se trouve, n'a plus d'autre choix que de s'ajuster promptement à ce nouvel ordre mondial (p.67).
On
nous dit que le marché, avec sa portée mondiale, est
inévitable. Il n'y a pas de retour en arrière possible et
pas d'autre moyen de progresser. Apparemment, l'imagination humaine
s'est
arrêtée, et la foi en un Dieu dont l'amour englobe toutes
les personnes et la terre elle-même a quelque chose de désuet
et n'a rien à voir avec la réalité, vu l'inévitable
force du marché. Selon la rhétorique du salut par le marché,
la compétition internationale est le seul jeu qui vaille dans ce
meilleur des mondes qui est le nôtre. Voici donc quels sont les effets
de ce marché :
Un fossé toujours plus profond entre les riches et les pauvres.
Des sociétés de gagnants et de perdants où les perdants sont blâmés pour leur situation.
La concentration de la richesse dans de moins en moins de mains, celles de certains individus et de certaines entreprises. Par exemple, quelques 450 milliardaires sur la planète possèdent des biens équivalent à l'avoir des 40% plus pauvres de la population mondiale.
Les indicateurs de marché font abstraction de la pollution, de l'infrastructure, des taux d'alphabétisation, de la dislocation sociale, des maladies, etc.
L'argent gagné grâce à la spéculation financière dépasse maintenant l'argent gagné par la production de biens ayant une valeur réelle.
Des compagnies multinationales sont maintenant répandues à travers ce monde où le marché est Dieu. Leur impact sur l'équilibre de la terre et le bien-être des humains est le suivant :
Aucune loyauté envers un lieu ou une communauté locale ; elles s'installent là où les salaires, la protection de l'environnement et la sécurité des employé-e-s sont au minimum.
De moins en moins de responsabilité démocratique et publique. Les gouvernements et les citoyens et citoyennes sont impuissants face à ces énormes organisations multinationales qui, grâce à l'appui de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et de l'Organisation mondiale du commerce, deviennent elles-mêmes des gouvernements.
La création d'une culture mondiale uniforme.
L'épuisement de la terre à un endroit, avant de déménager ailleurs. Lorsque les forêts seront décimées en Amérique Centrale, en Europe ou en Asie, il restera toujours le nord de l'Alberta.
Dans les pays en voie de développement, les gens sont chassés de leurs terres lesquelles auraient pu leur permettre de subvenir aux besoins de leurs familles. Au Brésil, 28 millions de personnes ont été déplacées entre 1960 et 1980 ; en Inde, 20 millions de personnes ont été déplacées sur une période de 40 ans.
Dans mes voyages comme modérateur de l'Église Unie du Canada, j'ai rencontré des gens de tous les milieux - des gens d'affaires qui avaient très bien réussi jusqu'à des chômeurs et chômeuses du Canada rural ou urbain. Au cours d'un voyage en République démocratique du Congo, j'ai constaté l'effet dévastateur des programmes d'ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. C'est la pagaille dans les infrastructures, l'éducation et les soins de santé, pour satisfaire les riches créanciers du Nord.
J'ai rencontré de nombreux Canadiens-nes qui sont profondément dérangés par notre économie de marché qui transforme les citoyens en consommateurs, qui déforme la réalité, qui avilit l'esprit humain et qui épuise la terre. Ils savent que quelque chose est foncièrement mauvais. Pris comme nous le sommes dans les tentacules de principautés et de pouvoirs qui nous échappent, nous sommes à la recherche d'une direction, d'analyses et d'initiatives qui correspondent à la profondeur et à la diversité de l'esprit humain.
Pour plusieurs d'entre nous, il s'agit d'une question spirituelle. À quoi sont destinés les humains ? Comment voyons-nous la communauté humaine et la terre elle-même ? À travers quelle lorgnette voyons-nous le monde et la place que nous y occupons ? Nous ne pouvons nier que nous vivons un temps de perturbation grave. Et nous ne pouvons revenir aux points de vue conditionnés du passé. Mais l'avenir de la communauté humaine et de la terre elle-même doit-il être déterminé par un dévouement pathologique à cette mondialisation du marché dont la soi-disant "main invisible" n'a pas de conscience ?
Heureusement, plusieurs individus et organisations, y compris l'Église, réagissent par une fine analyse et une compassion engagée. Les divisions de la Mission mondiale et de la Mission au Canada de l'Église Unie ont de nombreux programmes reliés à l'économie et à la justice sociale. Le Comité oecuménique pour la justice économique a parrainé des ateliers à travers tout le Canada sur l'Éthique de l'économie, en formant un noyau de personnes-ressources déterminées. L'initiative canadienne oecuménique pour le Jubilé a lancé sa campagne dans tout le pays, une campagne axée sur l'annulation de la dette qui handicape les pays les plus pauvres du monde, sur la redistribution de la richesse, sur la libération des opprimés et sur le renouvellement de la terre.
Le concept biblique du Jubilé se retrouve aux chapitres 25 et 27 du Lévitique. On y présente des "lois" prescrivant l'annulation des dettes, le partage équitable des richesses, la libération des esclaves et le repos de la terre. Ces lois sont enracinées dans la vision biblique du shalom, une société dans laquelle tous et toutes sont inclu-e-s et partagent les ressources de la terre. Il y a des échos du Jubilé à travers tout le récit biblique, de l'Exode - où le peuple est libéré - jusqu'aux Actes des Apôtres, où la communauté met toutes les ressources en commun. La ressource Making a New Beginning : Biblical Reflections on Jubilee (Un nouveau départ : réflexions bibliques sur le Jubilé) donne beaucoup d'informations sur cette initiative.
Entre autres choses, la foi biblique touche les relations économiques. Le mot "économie" vient d'un mot qui veut dire "maisonnée", et l'indice biblique qu'une société est saine c'est la manière dont cette maisonnée est gérée pour que personne ne soit privé du bien-être qu'elle procure. En fait, la Torah (qui comprend le Lévitique où l'on trouve la notion de Jubilé), les prophètes, Jésus et l'Église naissante sont tous assez spécifiques et réalistes à cet égard. Le critère de justice économique est la façon dont les affamés sont nourris, les sans-abris logés, les réfugiés accueillis, les opprimés libérés, la terre entretenue. Le rêve de Dieu pour la terre et les créatures qu'elle porte n'est pas une théorie. C'est une réalité, spécifique et génératrice de vie.
Un ami m'a dit un jour : "L'économie c'est notre façon de nous aimer les uns les autres comme collectivité". Une économie juste est une économie par laquelle nous gérons les ressources planétaires de façon que tous et chacun participent au bien-être collectif sans que la terre ne soit dévastée dans le processus. C'est une économie par laquelle la complexité et la variété de l'expérience humaine est célébrée et mise en valeur.
Je crois que Dieu nous appelle à sortir de notre torpeur, de notre crainte et de notre dépendance. Je crois que Dieu nous appelle à renouveler notre analyse, à faire preuve d'imagination théologique, et à suivre une voie éthique, dans le but d'agir. L'Église Unie du Canada influence depuis longtemps et efficacement le débat public sur les réalités économiques et sociales. Je crois que Dieu nous appelle, encore une fois, à renouveler l'expression de notre foi pour que l'avenir soit prometteur de vie, de vie en abondance.
Je vous invite donc à participer à la Consultation du modérateur sur la foi et l'économie. Je vous invite à réagir à ce document engagé, et à encourager votre paroisse ou un groupe de votre communauté à se rassembler pour le lire, de même que les autres documents qui vous seront postés ou envoyés par courriel à votre demande. Des documents sur ce sujet paraîtront presque chaque semaine. Je vous invite à y répondre !
THEME 1
Une
Église chrétienne
qui a hérité
d'une tendance sociale
par le
docteur Ted Reeve
Coordinateur du programme pour la Consultation du modérateur
Série no.1 Article no.4 10 mars 1999
Le modérateur Bill Phipps a mis l'Église Unie au défi d'examiner en profondeur les questions touchant la foi et l'économie, et leur pertinence pour l'Église dans la société d'aujourd'hui. Au cours de sa première année comme modérateur, on a contesté sa vision théologique qu'on estimait "pas très orthodoxe", et plusieurs personnes avaient le sentiment que son type de direction ne convenait pas à l'Église Unie du Canada. D'autres cependant se sont réjoui de la franchise de Bill en ce qui a trait aux questions de la foi ainsi que de son enthousiasme à dénoncer l'injustice et à rechercher le bien de toute la création.
En fait, la controverse suscitée par l'approche théologique et éthique du modérateur a été bénéfique aux membres de l'Église Unie car elle les a forcés à reconsidérer leurs présuppositions concernant l'Église et sa théologie. Elle les a amenés à se demander quelle était leur position et dans quelle direction ils allaient en tant que disciples de Jésus. Dans la paroisse où je travaille, nous avons eu un certain nombre de rencontres revigorantes au cours desquelles nous avons discuté de théologie et exploré les questions éthiques touchant le travail de l'Église en ces temps difficiles.
Nous ne sommes pas les premiers dans l'Église Unie à être confrontés à de telles problèmes. Au début des années 30, au milieu de la Grande Dépression, certains membres de l'Église Unie remettaient en question la vision du christianisme social de leurs dirigeants, désireux de raviver des doctrines plus évangéliques.
Deux commissions importantes - une sur l' "Évangélisme" et l'autre sur la "Christianisation de l'ordre social" - ont tenté de préciser et d'articuler la pensée de l'Église. Cette réflexion remonte en fait au début du siècle, alors que les Méthodistes, les Presbytériens et les Congrégationalistes qui envisageaient l'union de leurs Églises, faisaient la revue de leurs ressemblances et de leurs différences et en arrivaient à la conclusion que la "principale tradition" des Églises fondatrices était celle de chercher "le salut de la société".
Alors que certains membres insistaient sur une position plus "évangélique" en faisant ressortir la priorité du salut individuel, d'autres souhaitaient que l'Église appuie des opinions socio-économiques plus radicales que ce qu'elle semblait prête à faire. La commission sur la Christianisation de l'ordre social a déclaré que l'Église "devrait être suffisamment ouverte pour faire une place à toutes ces formes d'enseignement et de pratique chrétiennes". Les délégués à la commission ont cependant clairement souligné que la "grande tradition" de l'Église Unie du Canada était de se soucier du "salut de la société".
Conformément à cette tradition, l'objectif de l'Église Unie est d'aider à pénétrer notre civilisation de l'Esprit du Christ et de transformer les organisations et les institutions de la société qui sont étrangères à cet esprit...
Quand vous regardez dans la coulisse comment cette position a été institutionnalisée dans l'esprit et dans les structures de l'Église Unie du Canada, le rôle central du Conseil sur l'évangélisme et les services sociaux (Board of Evangelism and Social Services - BESS) devient manifeste. Le travail de ce conseil démontre, de façon symbolique et concrète, le conservatisme et le radicalisme qui ont concouru à faire naître cette tension, cette force motrice, propre à la nouvelle Église. Avec des activités passant de l'organisation de rencontres revivalistes sous la tente, à l'éducation à la santé, à la formation de groupes de pression auprès des gouvernements et à la gestion d'organismes sociaux, le conseil a fait la preuve du lien existant entre la foi et l'action sociale.
L'insistance sur le fait que l' "évangélisme" et les "services sociaux" (l'action sociale) vont de pair est caractéristique de l'Église Unie. Mais cela n'a pas été sans peine. Les concessions mutuelles que suppose un travail à partir de points de vue qui diffèrent ont inspiré une réflexion en profondeur et une action prophétique. Pour les Canadiens et Canadiennes, cela a constitué la démonstration de la complexité de la prise de décision démocratique et du travail extrêmement ardu qui consiste à tenter de construire une société juste. Et cela a créé plus d'une controverse !
Dans les années 30, les efforts de l'Église pour sauver la société ont servi à créer le climat nécessaire à la formation de l'État providence au Canada. L'éthique chrétienne de redistribution voulant que, individuellement et socialement, "les plus forts allègent le fardeau des plus faibles", associée au souci du processus démocratique de prise de décisions et à la mutualité (amour et justice), ont constitué la base à partir de laquelle l'Église a cherché à institutionnaliser sa passion sociale, dans l'Église et dans la société.
Un
événement est devenu historique pour l'Église
Unie du Canada. C'est le rapport de la commission sur la
Christianisation
de l'ordre social, présenté en 1934. En voici un aperçu.
Il présente une vision théologique chrétienne qui
s'apparente à celle de Bill Phipps. La critique éthique des
"avantages" et des "défauts" du capitalisme, de même que la
description de la concrétisation possible du shalom de Dieu sur
terre qu'on y trouve, nous fournissent de la matière pour notre
engagement dans cette Consultation du modérateur sur la foi et
l'économie.
Le
rapport de la Commission sur la christianisation de l'ordre social
En 1932, l'Église Unie a créé une commission :
1. Pour établir quels sont les critères et les principes chrétiens qui touchent l'ordre social ou qui devraient le régir ;
2. Pour découvrir à quel point l'ordre social présentement accepté correspond à ces principes ;
3. Pour s'enquérir des façons et des moyens possibles pour mettre ces principes en application dans les conditions actuelles ; et
4. Pour définir les mesures particulières qui doivent constituer les premières étapes vers un ordre social conforme à l'esprit du Christ.
Deux
ans plus tard, la commission a présenté un rapport
en trois sections correspondant aux trois premières parties de son
mandat. Une quatrième section "devant définir les mesures
particulières qui constitueraient les premières étapes"
avait été inclue dans les premiers brouillons du rapport
mais a été omise dans la version finale. Sur cette dernière
section, les délégués ne s'entendaient pas tous. (Un
rapport minoritaire fut ajouté par la suite au rapport principal
; il y était question de ces "premières étapes").
Ce qu'il est important de noter c'est que ce rapport représente
la réflexion d'un large groupe de délégués
(des "groupes auxiliaires" régionaux étaient formés
de représentants des domaines du travail, de la finance, de la
publicité
et du milieu universitaire ; la commission était présidée
par Sir Robert Falconer, directeur de l'Université de Toronto, secondé
par le directeur de l'Université de Victoria, Walter T. Brown, au
poste de secrétaire ; les spécialistes qui produisaient des
"articles défendant une prise de position" provenaient de différentes
facultés de théologie et du Département des sciences
sociales de l'Université de Toronto) - ces personnes avaient
suffisamment
la même vision des choses pour produire un rapport, mais pouvaient
également se trouver en accord ou en désaccord !
La section 1 : Les critères et les principes chrétiens
Le rapport commence par les "critères et les principes" que la commission voyait comme ayant inspiré l'Église pour sa mission sociale. La question orientée du guide d'étude qui accompagnait le rapport était la suivante : " Qu'est-ce que Jésus voulait dire en nous invitant à prier pour que Ton règne vienne, Ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel ? ... Osons-nous prier en ces termes et laisser la société à elle-même ?"
Selon le rapport, la chrétienté est née de la tradition prophétique du judaïsme, qui veut que Dieu travaille avec les humains pour créer un ordre moral dans la société. Jésus a continué cette tradition et en a développé les nuances eschatologiques : "Jésus arriva en Galilée en annonçant que le règne de Dieu était proche, et en suscitant par sa présence la compréhension du pardon divin et la nécessité du repentir".
Les délégués ont souligné la responsabilité à la fois individuelle et sociale contenue dans le message de Jésus, en indiquant que ce dernier avait inculqué ce qu'était "la valeur suprême de la personne humaine qui ne devait jamais être considérée comme un simple moyen" et "la pratique de l'amour fraternel" dirigé surtout vers le service des malheureux, des pauvres, des malades et des marginalisés. Jésus "dénonçait impitoyablement l'avidité humaine excessive et l'arrogance des personnes qui utilisaient leur pouvoir à des fins égoïstes".
La
contribution sociale de Paul fut celle d'institutionnaliser le message
de Jésus dans l'Église chrétienne. Pour Paul, l'Église
était elle-même une société dans laquelle "le
nouvel ordre moral était favorisé et pratiqué". Lorsque
l'Église fut acceptée socialement, elle dut acquérir
un nouveau degré de responsabilité sociale. Bien que le cheminement
depuis l'époque post-apostolique jusqu'à maintenant ait été
complexe, il est clair que, dans l'ensemble, "l'Église est devenue
soucieuse du salut de la société" - "elle s'efforce continuellement
de diffuser les idées et les idéaux chrétiens dans
la société et la vie nationale".
La section 2 : L'ordre social à la lumière des principes chrétiens
La deuxième section propose une critique du contexte social et économique des années 30. Le guide d'étude décrit les changements radicaux dans la société au cours des 150 années passées. En se servant d'un article rédigé par le professeur E.J. Urwick de Toronto, l'auteur souligne que Adam Smith avait déjà décrit le profit de l'homme d'affaires comme "la compensation et, dans la plupart des cas... pas davantage qu'une bien raisonnable compensation, pour le risque et les problèmes qu'entraîne le fait d'employer des ouvriers".
Urwick croyait cependant que Smith n'avait pas imaginé la portée de l'abus possible dans un contexte de capitalisme effréné. Le changement le plus important qui se soit produit c'est que le "contrôle réel est passé des mains de l'ingénieur qui désire faire des produits pour les gens à celles du financier qui désire faire de l'argent pour lui-même". Le problème est le suivant : comment contrôler "des forces qui n'ont jamais été contrôlées". Le rapport s'engage donc dans une analyse du capitalisme.
On doit reconnaître les avantages du capitalisme. Les gens se sont peu à peu affranchis "du travail éreintant de bêtes de somme". Cela s'est soldé par une augmentation des revenus et du temps de loisirs (bien que tout le monde n'en ait pas profité). Grâce à cette augmentation de temps et de ressources, l'Église a pu augmenter sa capacité institutionnelle à servir ses membres et offrir du soutien à ceux et celles qui en avaient besoin. Les protestants de classe moyenne ont bénéficié du capitalisme et l'ont accepté comme système économique viable. Le problème se pose lorsque le maintien du système devient plus important que le bien-être des personnes, et lorsque l'avidité pousse à exploiter les autres.
Le capitalisme a aussi ses défauts. En s'appuyant sur au moins 40 années de critique fournies par l'évangile social, le rapport de la commission sur la Christianisation de l'ordre social a fourni une excellente critique des problèmes systémiques de "l'industrie moderne". Les délégués se sont demandé pourquoi cette industrie, qui a la capacité toujours croissante de fournir à tous et toutes une qualité de vie adéquate, ne l'a-t-elle pas fait ?
Les délégués ont identifié cinq problèmes qui ont détourné l'industrie de son "but premier de service à la communauté humaine" : a) la peur et l'insécurité ; b) le chômage récurrent et très répandu ; c) la distribution inéquitable du revenu national ; d) le manque de spiritualité ; et e) la lutte des classes sociales.
Une analyse de ces problèmes amène à comprendre les attitudes et les certitudes qui portent les gens à ignorer ou à minimiser leur responsabilité chrétienne. Qui plus est, on en arrive à une "fausse conception de la richesse" lorsque "la notion de la richesse est coupée de celle du bien-être et que les produits qui peuvent s'acheter et se vendre sont promus... au premier rang des valeurs".
En deuxième lieu vient l'utilisation de l'argent comme médium d'échange. Les individus utilisent leur argent de manière spéculative pour obtenir un pouvoir d'achat "sans contribuer d'aucune façon à l'enrichissement du monde, que ce soit en produits ou en services ayant une valeur sociale". Cela mène à glorifier une vision de l'argent et des possessions comme étant le critère de la valeur humaine.
Troisièmement, il existe une vision "non spirituelle de la propriété" qui excuse le fait de "posséder des biens pour s'assurer un contrôle" et d' "utiliser ces biens de façon exclusive", plutôt que d'exiger que le ou la propriétaire soit conscient-e de la responsabilité sociale rattachée à la possession. La tradition chrétienne "n'a jamais reconnu la possession privée absolue ou inconditionnelle ; elle insistait sur le fait que tous les biens appartiennent à Dieu pour le bien de ses enfants".
"L'importance excessive accordée au profit comme motivation primordiale" dans l'industrie a annihilé des considérations telles la qualité des produits fabriqués et la satisfaction des travailleurs et travailleuses. La compétition non réglementée "ne permet pas de donner un bon service mais donne plutôt la possibilité de faire des profits au détriment d'un autre et de tirer pour soi-même le maximum du bien commun". Les personnes qui plongent dans la "lutte pour le profit" cherchent inévitablement à manipuler le pouvoir politique et à éviter les mesures de contrôle.
La combinaison de ces divers éléments, vision faussée de la richesse et de la propriété, désir avide de possession, soif de pouvoir et de domination, recherche d'une position privilégiée dans la quête du gain, ont créé un état d'esprit asocial dans le monde des affaires... Cette attitude est résolument matérialiste dans son échelle de valeurs et dans ses objectifs. Elle se manifeste par le désir incessant d'une plus grande productivité que nécessaire, dans le but de faire davantage de profits ; [tandis que pour les travailleurs-euses] elle se traduit par un esprit mercenaire pour gagner un salaire. Elle est aussi fréquemment révélatrice du fossé qui sépare les affaires de la vie et du sens moral, notamment par l'expression "les affaires sont les affaires"... Elle provoque couramment l'interruption de l'organisation industrielle et développe le ressentiment et l'amertume dans une société où les iniquités sont incontournables. À une civilisation qui se dégrade à ce point, l'Église doit s'opposer sans compromis...
Il
est
difficile d'imaginer une déclaration plus critique de
la part d'une commission formée d'individus ayant des points de
vue théologiques et socio-économiques divergents. Alors qu'elle
rappelle les premières critiques du capitalisme par des évangélistes
sociaux comme Salem Bland, une telle déclaration venant d'un groupe
représentatif de l'Église traduit une réelle approbation
institutionnelle de cette critique. Le fait que ces points de vue
soient
présentés publiquement et associés à des personnalités
de l'envergure de Sir Robert Falconer et Walter Brown a contribué
à la grande considération du public à la déclaration
de l'Église. Elle transmettait officiellement que le statu quo
économique
n'était pas acceptable et que les Canadiens et Canadiennes de la
classe moyenne se montraient de plus en plus ouverts à des solutions
plus radicales.
La section 3 : Les chemins et les moyens
La troisième section commence par la reconnaissance de deux autres mouvements mondiaux qui ont désavoué l'individualisme et qui ont encouragé le dévouement pour le bien de la société : le communisme et le nationalisme social (fascisme). Le rapport de la commission leur propose une alternative : "l'Aventure chrétienne", une nouvelle attitude face aux biens matériels et au pouvoir, en particulier une façon dont le pouvoir peut être partagé démocratiquement.
En s'appuyant sur le processus du "groupe auxiliaire" qui avait été si précieux pour la production du rapport, les délégués ont suggéré que les groupes paroissiaux s'organisent pour l'étude et le soutien mutuel, et que les membres de l'Église tentent de vivre selon les valeurs chrétiennes. En d'autres mots, le rapport recommandait une alternative démocratique chrétienne qui permettrait aux communautés chrétiennes de respecter l'individu tout en cherchant à travailler ensemble au bien commun.
Cette suggestion simple en apparence - que les membres de l'Église tentent de vivre différemment - a abouti à une discussion sur la façon dont l'Église devait se restructurer afin d'atteindre cet objectif. La première démarche proposée fut celle de chercher des moyens pour l'Église et son personnel pastoral de soutenir les projets locaux de changement.
La paroisse locale devrait toujours considérer avec bienveillance tous les efforts sérieux de ses membres pour comprendre les réalités sociales et économiques. Elle devrait toujours chercher à promouvoir le climat de bonne volonté nécessaire pour que les divers points de vue puissent être exprimés adéquatement et pour que les différentes avenues porteuses d'espoir puissent être explorées à fond.
Les membres du personnel pastoral ont été appelés à encourager l'action chrétienne non partisane, et l'Église dans son ensemble a été invitée à faire connaître ces questions du public et à chercher un appui politique pour des changements sociaux.
Bien que le rapport ait emprunté une approche modérée dans ses suggestions de mesures spécifiques, il a fourni la vision claire d'une société idéale permettant aux paroisses d'évaluer la portée de leurs actions. Cette vision comprenait les dimensions prophétique et eschatologique de la première section ainsi que l'analyse éthique de la seconde.
Ernest Thomas, secrétaire exécutif du Conseil sur l'évangélisme et les services sociaux, qui a préparé le rapport, semble avoir atteint cet objectif en ajoutant une dimension théologique au document d'économie politique rédigé par Irene Biss, professeur à Toronto. La sous-section commence par "les composantes de la justice sociale" et poursuit en décrivant "une société qui se rapproche du Royaume de Dieu".
L' "élément-clé pour la justice sociale" est la valeur fondamentale de l'être humain :
... aucune personne ne devrait être commodément utilisée, intentionnellement ou non, par une autre personne ou une institution humaine ; ... les employeurs ne devraient pas, pour leur bénéfice personnel, se servir de leurs semblables sans égard à leur dignité, leur santé et leur sécurité économique... En outre, l'Église doit condamner les méthodes commerciales ou financières qui favorisent l'accumulation de la richesse par une élite et qui privent la majorité des gens d'un gagne-pain décent, que ce soit dans l'intérêt de privilèges acquis ou comme puissance impersonnelle.
Cette déclaration décisive concernant la priorité des personnes humaines et de leur bien-être est élaborée dans la description d'une société qui se rapproche du Royaume de Dieu. Le rapport décrit cette dernière en sept points :
1) Que les personnes honnêtes, compétentes et travailleuses puissent avoir la chance et la responsabilité de gagner leur vie et celle de leur famille de manière satisfaisante, ce qui inclut une vie et des conditions de travail humaines, ainsi que la liberté et le loisir d'éveiller et de développer en elles tout ce qui est vrai, beau et bon.
2) Que le ou la salarié-e, le ou la directeur-trice, ainsi que la personne qui fournit le capital reçoivent un traitement équitable. Il est essentiel que les salariés et les employeurs... puissent négocier d'égal à égal par l'intermédiaire de personnes librement choisies par chacun des groupes.
3) Que les salariés soient rétribués pour leur travail consciencieux, que les patrons soient efficaces et excluent le gaspillage de la production, et que les consommateurs paient le prix marchand minimum pour assurer la rémunération équitable de toutes les parties.
4) Que l'industrie soit organisée de telle manière que l'approvisionnement des ressources matérielles essentielles à la vie ne soit ni interrompu, ni exploité pour l'intérêt d'un seul groupe.
5) Que la structure de la communauté soit organisée de sorte que personne ne soit privé de ses chances d'accomplissement personnel, suivant ses dispositions d'esprit et de caractère, à cause de circonstances extérieures injustes.
6) Que la possession d'argent ne soit pas considérée comme une fin valable en elle-même, ni que les possédants ne soient respectés par la communauté en raison de leur richesse. La personne vraiment riche sera celle qui servira la communauté grâce à son avoir.
7) Qu'à l'occasion, l'abandon des ambitions personnelles soit nécessaire à la coopération dans le pays ou entre les pays, et que les privilèges exclusifs et les avantages économiques d'une personne doivent céder la place au bien commun, pour que la communauté méfiante et hostile soit remplacée par une communauté ayant un but.
Le guide d'étude développait davantage les implications de ces principes. Trois options sont possibles :
1) la "réforme radicale et progressive du capitalisme, telle qu'elle a été récemment amorcée par le biais de diverses mesures du Parlement canadien" ;
2) l' "adoption immédiate et sans compromis du programme socialiste complet, sans vraiment ménager d'étapes transitoires" ; et
3) l' "adoption d'ensemble du système coopératif dans l'industrie et le commerce".
Le guide poursuit et souligne que "le rapport ne dit pas si l'une de ces politiques constitue la politique chrétienne ; il reconnaît plutôt que chacune d'entre elles peut être soutenue et défendue par les chrétiens et chrétiennes d'aujourd'hui".
Toutefois,
comme base de départ, il doit y avoir des "dispositions
minimales contre la l'appréhension du vieillissement, du chômage,
de l'invalidité et des accidents, de même qu'une protection
contre l'obligation d'accepter un salaire qui ne permet pas de gagner
sa
vie".
Le rôle de l'Église dans la société canadienne
Pour en arriver à ces conclusions, les délégués ont reconnu qu'ils pouvaient être d'accord sur le résultat souhaité, mais qu'ils étaient divisés quant à la manière d'y parvenir. Certains favoriseraient une approche graduelle ; d'autres désireraient éliminer complètement la compétition privée ; d'autres encore voudraient un contrôle facultatif de l'État qui exercerait une pression minimale dans ce sens. Mais cette diversité de points de vue dans l'Église ne devrait en aucun cas excuser son inaction. Le rapport exhortait le personnel pastoral à se montrer "prophétiques" à cet égard et les paroisses à former des groupes d'étude : "L'Église ne doit pas se permettre de manquer de force de direction morale ".
Après examen du rapport, on n'hésite pas à croire que les dirigeants d'Église n'aient basé leur vision de réforme du système socio-économique sur des principes éthiques clairs. Les abus provoqués par la richesse et le pouvoir avaient détourné l'attention des gens de la formation d'un ordre social démocratique, fondé sur la mutualité et basé sur la redistribution des biens. Les efforts de la commission pour susciter des réactions au niveau régional, et la présentation de son rapport qui a fait beaucoup de bruit, ont démontré la volonté de l'Église d'être citée publiquement pour exiger des réformes radicales.
Les
modalités de ces réformes sont beaucoup plus modestes
(un salaire minimum, des pensions de base, et des prestations de
chômage,
de maladie et d'invalidité). Ce qui ressortait le plus du rapport
s'adressait aux consciences des capitalistes et soulignait le besoin de
conversion des individus aux priorités chrétiennes. L'Église
devait devenir le lieu où cette conversion individuelle serait
favorisée
et où les gens seraient encouragés dans leurs choix chrétiens.
Bien que certains délégués espéraient plus
d'action communautaire et de coordination sociale de la part de
l'Église,
cela n'est pas formulé comme tel dans le rapport. Ce sur quoi la
commission semblait s'entendre dans l'ensemble est le rôle de l'Église
comme lieu de débat éthique substantiel et comme témoin
prophétique de l'essentiel des valeurs évangéliques
sociales.
La Consultation du modérateur
Il est évident que le rapport de la commission sur la Christianisation de l'ordre social de 1934 comporte une critique du capitalisme ayant une résonance appréciable quant aux questions éthiques auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui. Et bien que les "financiers" aient réduit leur pouvoir et leur contrôle de l'économie à des proportions qu'on n'aurait pu imaginer dans les années 30, les compromis de base en ce qui concerne les personnes et le profit, l'avidité et la générosité, l'individualisme et la communauté, demeurent.
Allons-nous désespérer et affirmer que les choses ne peuvent changer ? Comme chrétiens, nous sommes mieux avisés. Nous savons que rechercher le shalom de Dieu donnera toujours du sens et de la valeur à notre vie et à la vie des autres.
Nous évoquons ici le rapport de la commission parce qu'il nous rappelle nos racines sociales comme chrétiens - que chercher "le salut de la société" est caractéristique de l'Église Unie du Canada. Bien que nous ne considérons plus le salut de la société comme une prérogative exclusivement chrétienne, le rêve d'une société canadienne basée sur une éthique de redistribution sous-tendue par la mutualité et le processus démocratique est un rêve auquel nous croyons qu'il vaut la peine de travailler.
Notre problème, depuis quelques années, n'est pas celui de notre engagement dans ces quêtes chrétiennes fondamentales, c'est celui de notre engagement sans enthousiasme. Dans les années 30, les gens de partout au pays discutaient du rapport de la commission sur la Christianisation de l'ordre social et cherchaient à changer quelque chose dans leurs communautés locales. Ce processus démocratique significatif a fait son chemin à travers le système conciliaire de l'Église Unie et a vraiment changé des choses.
Bill Phipps nous a soumis le même objectif, celui de discuter et de débattre ensemble du sujet suivant : à quoi une éthique de l'économie pourrait-elle ressembler ? Le groupe de la Consultation a recours aux nouvelles technologies pour permettre à ce débat de se faire le plus largement et le plus en profondeur possible.+
L'histoire nous a appris que la lutte pour le changement social et économique est long, ardu et complexe. Nous savons aussi ce qui a été accompli - et perdu, changé, amélioré ou mis en péril. Ce qui est passionnant dans notre Église c'est que nous n'avons pas abandonné notre objectif de salut de la société. De nombreux partenaires oecuméniques ont dit à quel point ils comptaient sur l'Église Unie pour susciter l'intérêt des autres Églises pour les questions sociales. Le défi est celui de s'engager dans notre mission avec une énergie renouvelée, une énergie qui produira de légers changements mais des changements voulus.
THEME 2
Une
préoccupation
commune :
Comment la croissance de l'inégalité
des revenus
nous affecte tous et toutes
par Armine Yalnizyan
Trouver ce qu'il y a d'universel dans le cas particulier
Voyager sur un territoire inconnu suscite l'éveil des sens de façon particulière. La désorientation avive notre capacité d'observation et nous encourage à adopter de nouvelles manières de voir le monde. Nous remarquons comment les sociétés les plus diverses accomplissent différemment, mais essentiellement, les mêmes choses : comment les humains font corps avec leur environnement, par la façon dont ils conçoivent leur système routier, leurs habitations et les rues de leurs villes. Comment ils perçoivent la nourriture, comme une corne d'abondance de sensations ou comme un produit de base par trop restreint. À quel point la perception du travail et du loisir - du temps en soi - peut varier d'une culture à l'autre.
De retour à la maison, nos observations quotidiennes sont teintées d'une nouvelle perspective, ne serait-ce que pour une courte période de temps. C'est souvent la source de quelque chose de neuf, le berceau de la créativité. Pour cela, vous n'avez pas à aller bien loin et votre absence n'a pas à être bien longue.
Parfois, au sortir de l'église après le culte du dimanche matin, je suis frappé par le nombre de mendiants et d'itinérants qui sont apparus dans le secteur depuis quelques années ; je suis aussi frappé par le nombre de BMW, de Mercedes et de Porsche qui circulent dans les environs.
Parfois... mais pas toujours. Cette vision est devenue tellement familière que mes enfants n'en passent presque jamais plus la remarque. L'exposition constante à tant de pauvreté côtoyant tant de richesse nous insensibilise aux deux réalités.
L'indigence au milieu de l'abondance. Lorsque nous le voyons, cela ne nous secoue pas nécessairement. Mais nous voyageons en territoire inconnu. Jamais au cours de ce siècle l'excès n'a côtoyé si ouvertement et si durement la pure survie. Par le passé, quand c'était l'abondance, c'était l'abondance pour la grande majorité des Canadiens et Canadiennes. Quand les temps étaient difficiles, la plupart des gens vivaient ces durs moments ensemble, la guerre mondiale ou la Grande Dépression.
Maintenant nous sommes entrés dans une période où l'aisance et la misère atteignent des niveaux jusqu'ici inégalés au pays. Comment bâtir la solidarité quand les gens semblent avoir si peu en commun ? Sommes-nous surpris de réaliser que, même si nous nous entendons sur la nature du problème, nous ne pouvons nous entendre sur les solutions ?
Bien
que la pauvreté ne soit guère une invention récente,
il y a à peine une génération, les Canadiens et Canadiennes
se trouvaient dans l'ensemble beaucoup plus près du salaire moyen.
Au cours de la génération passée, le fruit de leur
travail fournissait à la plupart des gens de quoi subvenir aux besoins
de leur famille, régulièrement et sûrement. Nous avions
davantage en commun et c'était quelque chose sur quoi nous pouvions
compter. De nos jours, l'écart grandissant entre les revenus creuse
dans notre expérience quotidienne un fossé qui s'accroît
et qui nous est de plus en plus difficile à combler.
La
perte de l'expérience collective -
Les revenus du marché pour les familles canadiennes
L'inégalité économique commence d'abord et avant tout dans la façon dont les gens gagnent leur vie, pour eux-mêmes. Mais la plupart des gens ne vivent pas seuls. Quatre-vingt cinq pour cent des Canadiens et Canadiennes vivent dans un certain type de cellule familiale. La réalité quotidienne oblige la plupart des gens à faire des choix concernant le revenu familial pour répondre aux besoins de la famille de manière équilibrée - y compris les besoins des personnes qui ne travaillent pas.
Chacun-e d'entre nous a vécu au moins ses années de formation sous l'influence de la dynamique familiale, quelle qu'en ait été le modèle. À chaque époque dans l'histoire, les familles qui ont charge d'enfants sont les lieux où grandissent les générations suivantes de citoyen-ne-s, ceux qui dirigeront comme ceux qui suivront. Cependant, dans nos familles, nous apprenons plus que la façon d'équilibrer les quelques ressources de temps et d'argent dont nous disposons. La famille est l'endroit où nous apprenons la valeur des choses et des personnes. Les foyers qui ont des enfants à charge sont les matériaux de construction de la société de demain, le fluide qui fait couler la rivière de la vie. Il est donc de toute première importance de savoir ce que les familles ont déterminé au cours des quelques dernières années.
Imaginez la situation suivante : Deux personnes se trouvent ensemble dans une pièce. L'une des deux représente le 10% des familles les plus riches qui ont des enfants à charge ; l'autre représente le 10% des familles les plus pauvres. Ils vivent dans le même milieu - au Canada.
En 1973, les familles les plus riches gagnaient 21 fois plus que les familles les plus pauvres. Le revenu moyen du marché pour le 10% des familles les plus riches se situait juste au dessus de 107 000 $ (au cours du dollar de 1996) ; le revenu moyen du marché des plus pauvres était juste au dessus de 5 000 $. (Le revenu du marché comprend les revenus d'emploi et le rendement sur les investissements). Imaginons cet écart comme étant physique plutôt que simplement social. Cela place nos deux familles symboliques à 21 pas de distance. Pas proches l'une de l'autre, mais encore en mesure de voir les problèmes que l'autre vit, d'avoir une idée de l'existence de l'autre.
En 1984, alors que commence la remontée de la récession de 1981-82, ces deux familles types sont situées à 60 pas d'écart. La famille riche reçoit maintenant 124,000 $ par année (toujours au cours du dollar de 1996) ; la famille pauvre seulement 2,000 $. À ce moment vous deviez élever la voix pour vous faire entendre, ce que les Canadiens convenables ne font pas !
En
1992, au début d'une autre remontée, nos deux familles
symboliques se trouvent à 101 pas de distance. Il devient très
difficile
de savoir ce qui se passe dans la vie de l'autre. La famille riche fait
environ 131 000 $ alors que la famille pauvre ne fait que 1 300 $, en
revenus
du marché. Il ne sont plus dans la même pièce.
Deux
personnes se trouvent ensemble dans une pièce. L'une
des deux représente le 10% des familles les plus riches qui ont
des enfants à charge ; l'autre représente le 10% des familles
les plus pauvre.
En 1996 - qui ne représente pas une période de récession mais plutôt le sommet du cycle des affaires pour cette décennie et qui est très semblable au climat d'affaires qu'on retrouve en 1973 - nos deux familles symboliques sont à 314 pas d'écart. Elles ne sont même plus dans le même immeuble ! La famille riche gagne maintenant 137 000 $ par année, alors que la famille pauvre ne gagne plus que 435 $ par année. (Non, ceci n'est pas une erreur typographique !) Et cela se produit à une époque de croissance économique. Non seulement nos deux familles symboliques ne se parlent-elles plus, elles n'existent pratiquement plus l'une pour l'autre, dans la réalité quotidienne.
Ajoutez maintenant ceci au tableau : non seulement les riches deviennent-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, mais il y a actuellement davantage de gens riches est davantage de gens pauvres au Canada. En 1973, 60% des familles canadiennes gagnaient entre 24 500 $ et 65 000 $ par année (toujours au cours du dollar de 1996). C'était l'éventail du salaire moyen il y a une génération. Ni riche, ni pauvre, c'était la zone de confort de l'économie - la classe moyenne.
L'économie canadienne est plus de deux fois et demi plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était en 1973, en tenant compte de l'inflation. Le gâteau économique à partager étant plus gros, on pourrait s'attendre à ce plus de gens se retrouvent dans la "zone de confort" de l'économie. Cependant, en 1996, seulement 44% des familles ayant des enfants à charge se sont retrouvées dans la zone de confort d'autrefois.
En 1973, 10% des familles canadiennes gagnaient moins de 14 000 $ par année (en dollars de 1996). En 1996, plus de 17% des familles canadiennes ayant des enfants à charge se sont retrouvées sous ce seuil. Et ce n'est pas tout. Notre croissance économique a fait qu'au cours des deux dernières décennies, plus de familles ayant des enfants à charge se sont retrouvées du côté des riches. En 1973, seulement 10% des familles canadiennes avec enfants à charge gagnaient plus de 80 000 $ par année (en dollars de 1996) ; en 1996, plus de 18% se trouvaient au dessus de ce niveau de revenu.
En
d'autres termes, il y a maintenant un plus grand pourcentage de
familles
pauvres, un plus grand pourcentage de familles riches, et un moindre
pourcentage
de familles à revenu moyen - celles qui comblent le fossé
entre les deux.
Comprendre notre malencontreuse situation
Plus il y a d'écart entre les revenus, plus la distance sociale se crée entre les personnes. Les statistiques démontrent que les changements économiques les plus rapides se produisent aux "extrêmes" de la distribution du revenu dans la société, c'est-à-dire chez les plus riches et chez les plus pauvres. Imaginez que vous tendez une bande élastique. Plus vous écartez les deux extrémités, plus la tension sera forte dans l'élastique tout entier.
Et la tension grandissante est palpable, qu'elle se manifeste contre les pauvres ou contre les riches. Vous entendez des gens de tous les niveaux économiques qui se sentent agressés, frustrés et laissés pour compte.
Puisque plus de personnes gagnent plus d'argent, il semble évident pour beaucoup qu'il est possible, avec la bonne attitude, de se retrouver parmi les gagnants. Le fait que plus de personnes gagnent aussi moins d'argent est soit ignoré ou attribué à un manque de qualités personnelles.
Les statistiques démontrent en outre que de plus grandes forces sont en présence. Au cours des deux dernières décennies, il semble y avoir eu une tendance inexorable à la hausse dans le nombre de personnes qui n'ont pas de travail ou trop peu. Chaque baisse au niveau des affaires depuis la Deuxième Guerre mondiale s'est soldée par un palier de chômage plus élevé au cours de la "bonne période" subséquente.
Les années 80 ont connu des mises à pied massives et une restructuration qui a produit l'érosion des chances d'emploi à plein temps. Ces emplois ont été remplacés par des emplois à temps partiel et du travail supplémentaire. Au cours de la décennie présente, l'unique source importante d'emplois, du moins jusqu'à la fin de 1998, était le travail indépendant - une façon de pousser plus loin le concept de la main-d'oeuvre "d'appoint" qui veut que de plus en plus de personnes soient engagées au besoin seulement.
C'est devenu tout simplement plus difficile de trouver du travail pour gagner sa vie, pour un nombre grandissant de familles, même pendant des périodes de croissance économique comme le milieu des années 1990. Et ceci est une source de problèmes autant pour les familles qui ont de l'emploi que pour celles qui n'en ont pas ou qui en ont trop peu.
Comprendre notre culture commune.
Lorsqu'une société est basée sur l'insécurité, il se développe une culture d'intolérance. L'égalité exige une culture de réciprocité. Mais les réalités économiques actuelles font que de moins en moins de gens sont assurés de pouvoir gagner leur vie. Et cela nous fait nous centrer davantage sur nous-mêmes comme individus que comme membres de la communauté.
C'est ce qui crée le climat politique permettant l'érosion continuelle des programmes de soutien comme l'assurance-emploi et le bien-être social. C'est de là que vient prétendument l'opinion publique en faveur des coupures d'impôts.
Les Canadiens et Canadiennes savent que la question qui préoccupe tout le monde c'est celle de pouvoir gagner sa vie. Au cours des 15 dernières années, deux élections fédérales se sont disputées et ont été remportées autour de la question du chômage. En 1984, Mulroney a fait sa campagne sur "des emplois, des emplois, des emplois", et il a gagné, gagné, gagné. Chrétien fut porté par une vague de popularité libérale alors que son parti promettait une approche administrative prétendant que la seule véritable façon de contrer le déficit était de créer de l'emploi.
Ce préalable a eu pour conséquence que la collectivité a dû se serrer la ceinture pendant 15 ans, tout en payant plus d'impôts et en bénéficiant de moins en moins de services publics. Mais maintenant que l'économie est rétablie pour l'essentiel (pour le secteur des affaires), les Canadiens-nes attendent toujours le retour des beaux jours. Pas surprenant que les gens soient devenus cyniques en ce qui concerne les gouvernements !
Réclamer la "baisse des impôts" est devenu l'argument choc de notre discours politique. À la lumière de ce qui s'est passé ces dernières années, les gens ont acquis la conviction que les gouvernements ne pouvaient pas favoriser la création d'emploi de manière significative, pas plus qu'ils ne pouvaient régler aucun autre problème économique vraiment important. Ainsi, le raisonnement est devenu le suivant : ce que les gouvernements peuvent peut-être faire de mieux pour nous c'est de nous ficher la paix, de s'enlever de notre chemin. Les baisses d'impôts servent de métaphore pour le soulagement du fardeau que de plus en plus de gens ressentent quand ils essaient de s'en tirer tout seuls.
Le problème c'est qu'avec moins de revenus publics, les gens devront de plus en plus se débrouiller tout seuls. Ce sont là des statistiques importantes pour deux raisons.
D'abord, pendant plus d'une décennie on a assuré les Canadiens et Canadiennes que ce serait de moins en moins le gouvernement et de plus en plus les forces du marché qui permettraient de déclencher une croissance économique sans précédent dont tous bénéficieraient - comme une marée montante fait monter tous les bateaux. Eh bien, sans aucun doute, la marée est montée. Mais les statistiques démontrent qu'elle n'a bénéficié qu'à ceux qui avaient des bateaux !
Bien que dépendre moins des gouvernements et davantage du marché soit la seule orientation politique "viable" ou à notre disposition pour l'instant, il est utile de savoir où cela nous mène - ce pour quoi nous voterons encore ou ce à quoi nous nous opposerons.
Deuxièmement, jeter une lumière pénétrante sur les revenus du marché met en relief ce que font les gouvernements. Nous trouvons là l'explication des tensions et des pressions dans le système - un système conçu avant tout pour apporter un soulagement temporaire, non pas pour consolider une économie entière.
D'abord, pendant plus d'une décennie on a assuré les Canadiens et Canadiennes que ce serait de moins en moins le gouvernement et de plus en plus les forces du marché qui permettraient de déclencher une croissance économique sans précédent dont tous bénéficieraient - comme une marée montante fait monter tous les bateaux. Eh bien, sans aucun doute, la marée est montée. Mais les statistiques démontrent qu'elle n'a bénéficié qu'à ceux qui avaient des bateaux !
Cependant, une analyse de l'inégalité des revenus n'est pas complète avec une analyse du revenu du marché à lui seul. Le revenu net d'impôt - l'argent qui nous reste en poche à la fin de la journée - est ce qui en fait la preuve. Le revenu net comprend ce que nous gagnons, le soutien du gouvernement sur lequel nous pouvons compter, et comment ce revenu total est imposé.
Le
soutien gouvernemental comprend les programmes fédéral
et provinciaux comme l'assurance-emploi, le bien-être social et les
allocations familiales (appelées maintenant allégement fiscal
pour enfant-s). Dans la pratique, les "transferts", comme on les
appelle,
comprennent également les pensions. Mais pour le groupe que nous
étudions - les parents ayant des enfants à charge - le revenu
de pension est négligeable. Les impôts - dans cette analyse
- se rapportent presqu'exclusivement aux systèmes d'impôt
fédéral et provinciaux.
Disparité
de revenu entre les familles canadiennes ayant des
enfants mineurs
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| les 10% plus pauvres |
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| les 10% plus riches |
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Revenu
total moyen (incluant les transferts gouvernementaux des
programmes d'aide au revenu)
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| les 10% plus pauvres |
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| les 10% plus riches |
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| ratio |
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Revenu
net moyen (selon les systèmes d'imposition fédéral
et provinciaux)
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| les 10% plus pauvres |
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| les 10% plus riches |
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| ratio |
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Entre 1973 et 1994, le fossé entre le revenu net des riches et des pauvres était remarquablement stable, si l'on considère les fluctuations extravagantes du revenu du marché du travail à cette époque. Pour l'ensemble de cette période les 10% des familles plus riches ayant des enfants à charge disposaient de 7 fois plus d'argent, en moyenne, que les 10% des familles plus pauvres. Comparez cela au fait que le ratio entre les riches et les pauvres basé sur le revenu du marché a varié de 21 fois à 101 fois plus pour la même période.
Le fossé du revenu après impôt s'est même réduit au début des années 90, baissant juste au-dessus de 6 pour 1 en 1993, le plus bas niveau enregistré depuis 1973. Ceci est notable parce que, dans les plus récentes études internationales sur l'inégalité, le Canada est mentionné comme se situant parmi les quelques pays qui allaient à l'encontre de la tendance générale marquée pour l'inégalité au début des années 90, "l'ère de la mondialisation".
Plus d'un économiste a noté que vérifier les tendances concernant l'inégalité des revenus après impôt équivaut à regarder l'herbe pousser. Dans la plupart des sociétés, les changements se produisent très lentement. Les chiffres de 1993 sont donc remarquables à un deuxième égard. Depuis 1993, le ratio des revenus après impôt entre les familles riches et les familles pauvres a augmenté de façon spectaculaire. Entre 1995 et 1996, il a augmenté jusqu'à 7,24 pour 1, le plus haut niveau d'inégalité jamais atteint au cours d'une période de 23 ans. Ceci a été provoqué par la réduction des programmes gouvernementaux qui, traditionnellement, aidaient à redistribuer le revenu de manière plus égale. Statistiques Canada a noté que 1997 a été la quatrième année d'affilée où la proportion du revenu familial provenant des transferts avait diminué.
En
résumé, le fossé se creuse entre les riches
et les pauvres, que vous considériez le revenu du marché,
le revenu global, ou le revenu après impôt. Non seulement
les riches deviennent-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus
en plus pauvres, mais il y a plus de riches et plus de pauvres au
Canada
qu'il s'en trouvait il y a de cela une génération. Et, bien
que les inégalité ont l'habitude d'augmenter dans les périodes
de baisse économique, le sursaut d'inégalité récent
et sans précédent se produit au moment où l'économie
est en croissance.
Pour récapituler l'analyse
Les trois principales forces qui creusent le fossé du revenu dans la société canadienne sont les suivantes :
L'accès à l'emploi
Il y a de moins en moins d'emplois à plein temps et bien rémunérés, comprenant des avantages sociaux. Les emplois qui se multiplient sont des emplois contractuels, temporaires ou à temps partiel, ou des emplois qui comprennent de longues heures de travail supplémentaire (payé et non payé). Le travail autonome représente le gros de la croissance dans le domaine de l'emploi au cours des dernières années.
La différence la plus importante entre 1973 et 1996 c'est le nombre de familles qui se retrouvent sans emploi rémunéré aucun. En 1973 les deux-tiers environ des familles les plus pauvres recevaient un certain revenu d'emploi. En 1996, près des trois-quarts n'avaient pas de revenu du marché du travail.
Certains
croient que le nombre de familles riches a augmenté
artificiellement à cause de l'accroissement des familles à
deux revenus. C'est-à-dire que les riches sont devenus plus riches
parce qu'ils travaillent davantage ou plus. Il est cependant
intéressant
de noter que, même en 1973, les familles les plus riches étaient
pour la plupart des familles à deux revenus. Le phénomène
de la famille à deux revenus a aidé les familles à
se retrouver dans la classe moyenne et a empêché les revenus
de la famille moyenne de chuter, mais ce n'est pas là la raison
pour laquelle les riches deviennent plus riches.
La valeur du travail
Alors que l'emploi devient de plus en plus saisonnier et temporaire, un groupe croissant de travailleurs et travailleuses se retrouvent pris dans des relations de travail où les négociations pour des augmentations de salaire ou des avantages sociaux ont peu de chance d'aboutir. À l'autre extrême se trouvent ceux qui commandent une rémunération toujours plus élevée basée sur une demande pour leurs compétences, réelle ou perçue comme telle. Il y a tout simplement moins d'emplois à plein temps qui commandent des salaires moyens sur le marché du travail aujourd'hui qu'il y en avait au cours de la génération passée.
Les jeunes gens ont toujours gagné moins que les travailleurs plus âgés. Mais depuis 1981, le taux horaire des travailleurs masculins à plein temps connaît un déclin constant (en comparaison de tout autre travailleur), et ce pour ceux qui ont moins de 35 ans. En même temps, le taux horaire augmente pour certaines catégories de travailleurs "dans la force de l'âge".
Les
directeurs administratifs et les haut cadres ont bénéficié
de grosses augmentations de salaire dans les années 90, alors que
la majorité des Canadiens et Canadiennes n'ont pas eu d'augmentation
- même une augmentation au coût de la vie - au cours de cette
décennie. En fait, plusieurs travailleurs ont été
forcés d'accepter des baisses de salaire, des réductions
d'heures, du travail supplémentaire non payé, ou d'autres
diminutions de conditions de travail pour pouvoir conserver leur
emploi.
Il est clair que la contribution des diverses classes de travailleurs
au
processus collectif de travail est évaluée différemment
qu'elle ne l'était au cours de la génération passée.
Le rôle du gouvernement
Ce que les gouvernements font - et ne font pas - modèle le monde dans lequel nous vivons, tout autant que le marché. Des programmes comme l'assurance-emploi, les allocations familiales / exemptions d'impôt pour enfants, et le bien-être social, aident à mettre de l'argent dans les poches des citoyens. Les gouvernements peuvent réduire les inégalités en investissant dans ces programmes, ou ils peuvent les aggraver en coupant dans ces mêmes programmes.
Mais la question ne se résume pas à la taille du revenu que les gens ont. Le revenu se mesure toujours, d'abord et avant tout, à la somme que vous devez dépenser pour les besoins vitaux. Les politiques et les programmes qui créent la possibilité pour tous d'avoir accès à un logement décent à un prix abordable, aux soins de santé pour les enfants et à l'entretien de la maison sont aussi des facteurs clés qui peuvent réduire le fossé. La manière dont nous finançons de tels programmes - et l'impartialité du système d'imposition - joue un rôle important à cet égard.
Finalement, la façon dont les gouvernements arbitrent les conséquences du marché est aussi cruciale, comme les lois qui régissent le salaire minimum, les règlements concernant les heures supplémentaires et les avantages sociaux, la sécurité des lieux de travail ainsi que la législation de l'emploi et de l'équité salariale.
Fournir les arguments
Lorsqu'en octobre 1998, après un an d'existence, le Centre de justice sociale a publié son premier rapport qui faisait état du fossé grandissant entre les riches et les pauvres au Canada, l'importance de la réaction à ce message et ses répercussions dans le public nous a saisis. Comme auteur du rapport j'avais anticipé, au mieux, le son d'un millier de bâillements réprimés poliment. Au pire, j'avais prévu le refus global du problème. Au lieu de cela, le débat public qui se fait traduit une reconnaissance collective du problème auquel nous sommes confrontés.
Cependant, certains croient qu'il n'y a pas grand'chose à faire. Voici les arguments clés que j'ai entendus pour justifier l'inaction, ainsi que certains commentaires sur ces arguments pour votre réflexion.
"C'est une mauvaise affaire, mais nous n'avons pas de solution".
Les gouvernements et les gens d'affaires nous disent qu'ils n'ont pas le choix. Mais les journaux font état à pleine page des choix qui se font quotidiennement. Nous faisons tous des choix tous les jours : du nombre d'heures que nous travaillons et que nous accordons aux loisirs et au repos, à la façon dont nous réagissons à une situation contrariante, à ce que nous plaçons en priorité pour demain, ou pour l'avenir.
Ceux qui forment l'élite de notre société n'agissent pas différemment, sauf que leurs choix ont un impact sur un plus grand nombre d'entre nous. Ils décident combien un directeur administratif (et les travailleurs qui en dépendent) seront payés, quel niveau de profit est acceptable pour les actionnaires (et de combien il faut réduire les effectifs pour y arriver), combien doit être investi dans la production de biens et de services, ou combien doit être "imposé" comme "fardeau" fiscal pour tel type de service du secteur public.
En tant que citoyens responsables, notre tâche est de démasquer, s'opposer et proposer. Nous devons comprendre le monde dans lequel nous vivons ; nous devons condamner les mesures que nous croyons injustes ; nous devons mettre nos convictions et notre expérience à profit pour suggérer de meilleures façons de faire les choses. Nous avons aussi des choix à faire - concernant ce que nous voulons appuyer et ce à quoi nous voulons nous opposer, concernant la façon dont nous voulons vivre.
"C'est la mondialisation - il n'y a pas un pays qui puisse se soustraire à ce processus inévitable."
La mondialisation n'a pas les mêmes conséquences sur tout monde. Elle ne signifie même pas que le même modèle de capitalisme est appliqué partout. Taiwan est différent de la Norvège ; le Royaume Uni est différent du Japon ; les États-Unis sont différents du Brésil. Mais c'est toujours du capitalisme. Tous les pays prennent des décisions pour réglementer d'une manière ou d'une autre les conséquences du marché, et tous les pays prennent des dispositions concernant les questions que le marché ne touche pas.
Il existe plusieurs pays qui ont un écart de revenus moindre que le Canada - certains ayant une administration de gauche, d'autres une administration de droite - et qui gèrent des systèmes économiques très différents. Le fait est que l'écart de revenus ne s'élargit pas partout. Et là où il est stable ou se rétrécit, cela est dû à une politique publique intentionnelle.
"Ce dont nous avons besoin c'est d'une plus grande croissance économique."
Par le passé, la croissance économique constante s'est avérée le secret de plus d'égalité. Mais les fruits de ces gains étaient auparavant distribués beaucoup plus également. Le taux de croissance nécessaire pour améliorer le niveau de vie de tous - considérant la façon dont nous partageons les bénéfices de nos jours - n'est pas viable, pour des raisons à la fois économiques et écologiques. En fait, il est possible qu'on ne puisse pas même l'atteindre.
Comme le dit le vieux dicton du monde de l'informatique : "La qualité des résultats est fonction de la qualité des données à l'entrée". Vous ne pouvez vous attendre à ce qu'une société se développe de façon plus égalitaire si les éléments qui constituent sa croissance sont fondés sur de plus en plus d'exclusion et d'inégalité. C'est la raison pour laquelle - même avec une économie croissante dans les années 90 - le revenu de la famille moyenne est plus bas aujourd'hui qu'il ne l'était au début de la décennie, et l'écart de revenus entre nous tous est plus large.
La
croissance économique est nécessaire, mais elle n'est
pas suffisante pour faire disparaître cet écart. Le progrès
doit se mesurer par les possibilités d'emploi, la façon dont
nous valorisons le travail, et le type de programmes gouvernementaux
auxquels
nous avons accès. Voilà comment nous pouvons combler le fossé
existant.
Pourquoi devrions-nous nous en soucier ?
Il est normal que l'inégalité grandissante provoque des réactions importantes : de la frustration, de la colère, de la fureur. Mais l'opinion publique voue de l'admiration aux gagnants de l'économie, et voit le fait que les riches s'enrichissent et que les pauvres s'appauvrissent comme un phénomène "naturel", malheureux mais nécessaire.
J'imagine que vous qui lisez cet article n'acceptez pas ce darwinisme social implacable. Bien que, souvent, nous ne soyons pas pris au sérieux dans notre insistance pour un idéalisme vieux-jeu et sentimental, une sensibilité compatissante pour la société et un désir de communauté nous habite tous.
Le désir d'être acceptés comme étant égaux est aussi fondamental comme aspiration humaine que le désir du succès. L'astuce c'est d'équilibrer les deux. Lorsque nous ne réussissons pas à trouver cet équilibre dans nos foyers, nous devenons ce qu'on appelle une famille souffrant de dysfonction. Lorsque nous ne réussissons pas à réaliser l'équilibre entre l'égalité, la justice et la liberté comme collectivité, il est difficile de trouver un terme approprié pour traduire la réalité. Mais nous pourrions dire que nous avons un dysfonctionnement comme société.
Le
résultat est aussi désastreux. Le prix à payer
sera très élevé si de plus en plus de gens doivent
se partager notre petite planète sans s'engager ensemble au bien-être
social de tous.
par Armine Yalnizyan
Il y a quelques mois, à Vancouver, alors que je participais à une rencontre de "remue-méninges" sur la productivité, un jeune homme m'a dit que la dernière expression en vogue dans les milieux du patronat était "la gestion du dénominateur".
Qu'est-ce que la gestion du dénominateur ? Si vous voulez accroître votre productivité en matière de ressources, de production, de commercialisation et de ventes, vous devez réduire le coût du dénominateur. Et le dénominateur - dans tous les cas - s'avère être la personne. "Gérer" le dénominateur signifie couper les frais en employant moins de personnes ou en les payant moins. Et tout simplement, à l'heure actuelle, c'est ce qui attire les investisseurs et les garde.
Je n'aurais pas dû m'en surprendre. En octobre 1988, Paul Tellier remerciait 3 000 autres travailleurs, portant ainsi la réduction de la main-d'oeuvre du CN à 50 % (de 36 000 à 18 000 employés) en quatre ans à peine. Les actions ont monté en flèche. La presse financière ne tarissait pas d'éloges pour cette dure approche de la restructuration. La page couverture de la revue Financial Post arborait un gros plan du "nouveau directeur administratif de l'année", une photo austère en noir et blanc de monsieur Tellier en contre-plongée.
Peu après cette série de mises à pied, un reportage sur l'entreprise décrivait un aspect dérangeant de cette nouvelle mentalité de gestion. Le journaliste demandait à un analyste du marché financier si le CN avait congédié trop d'employés dans sa "campagne d'efficacité". La réponse glaciale offerte par Terrence Fisher de HSBC Securities (Canada) fut que cela n'avait pas d'importance que Tellier ait fait ou non une erreur. "Je croyais que les coupures se feraient sur trois ou quatre ans, pas sur un an", dit Fisher. "Mais ces employés n'iront nulle part. Ils pourront toujours les rappeler au besoin".
En
fin
de compte, les coupures du CN n'ont pas été faites
pour devenir plus compétitif et pour croître. En 1992, les
trains du CN transportaient des marchandises sur 19 500 miles de
chemins
de fer ; aujourd'hui le CN n'en a plus que 14 000 miles [Oliver Bertin,
"Les investisseurs applaudissent les coupures du CN", un reportage sur
les affaires du Globe and Mail, le 22 octobre 1998, p.B1]. Dans le
monde
d'aujourd'hui, la croissance ne signifie pas nécessairement produire
davantage ; elle signifie produire à moindre coût. Et ainsi
donner plus de valeur à l'argent des actionnaires.
La croissance et la prospérité
Ce qui se passe c'est que la relation entre la croissance et la prospérité est en train de changer. Autrefois, la croissance au sein d'une entreprise se manifestait par une plus grande prospérité dans les foyers des travailleurs, pas seulement dans les foyers des actionnaires et des cadres de haut niveau. Aujourd'hui, la croissance de votre compagnie peut tout aussi bien vouloir dire que vous êtes déclarés excédent de main-d'oeuvre ou - si vous avez suffisamment de chance pour conserver votre emploi - que vous devez travailler davantage pour le même salaire.
La même chose se produit aux niveaux d'entreprise les plus hauts. Cette tendance était succinctement décrite dans l'introduction d'un récent article faisant la manchette :
Hier, les marchés financier ont été grisés de soulagement et ont fait d'importants gains sur plusieurs fronts après la publication d'un rapport concernant l'emploi démontrant que l'inflation et les taux d'intérêt ne risquaient pas l'escalade dans l'économie américaine. Le rapport, qui faisait état de la combinaison surprenante d'une augmentation de postes importants et d'une baisse de salaires en février, a fait monter les prix des titres et a permis à la moyenne industrielle du Dow Jones d'atteindre des hausses record. [David Thomas, "La valeur des actions monte en flèche après le rapport concernant l'emploi aux États-Unis", National Post, 6 mars 1999, p. A1]
Ce récit s'est répété dans les mois qui ont suivi, le Dow Jones franchissant la barre de 10 000 et de 11 000 à partir du mois de mars, toujours parce que la croissance de l'emploi était importante mais que les salaires restaient plus ou moins stationnaires.
Cela entre en contradiction avec ce qu'on enseigne en Économie 101 : lorsque le marché de l'emploi se restreint, les salaires montent. Mais les seules tendances inflationnistes se trouvent dans les offres salariales faites aux cadres dont le taux augmente régulièrement de deux chiffres, comparé aux salaires des employés qui ont peine à suivre l'inflation dont le taux est au plus bas en 30 ans. Les signaux du marchés traduisent les mêmes principes au Canada qu'aux États-Unis : la croissance est une bonne chose, tant et aussi longtemps que ce ne sont pas les salaires des employés qui augmentent.
Pendant plus d'une décennie on a assuré les Canadiens et Canadiennes que ce serait de moins en moins le gouvernement et de plus en plus les forces du marché qui permettraient de déclencher une croissance économique sans précédent dont tous bénéficieraient - comme une marée montante fait monter tous les bateaux. Eh bien, le plan d'ensemble a été suivi et, sans aucun doute, la marée est montée. Mais elle n'a bénéficié qu'à ceux qui avaient des bateaux !
L'économie canadienne a doublé depuis une génération. Ajustée à l'inflation, la valeur de notre production s'élève maintenant à plus de 880 $ milliards. Pendant la courte période depuis la dernière récession, le produit national brut réel a augmenté de presque 18 %, une augmentation de production de 140 $ milliards de dollars pendant les 8 dernières années [Statistiques Canada, Catalogue 13-001, Relevés des dépenses nationales].
Il est vrai qu'il y a plus de Canadiens aisés financièrement aujourd'hui qu'il y en avait au cours de la génération précédente, et ce en termes absolus et en termes relatifs. En fait, le capital financier au Canada a augmenté d'environ 3 $ milliards entre 1990 et 1998, une croissance de 55% en huit ans seulement [Statistiques Canada, Catalogue 13-214, Bilans nationaux].
Mais il y a également plus de Canadien-ne-s qui sont pauvres. Et ce n'est pas pour ne pas avoir voulu faire "aussi bien que le voisin". Plus de gens parmi nous, en termes absolus et en termes relatifs, se retrouvent sans logement acceptable ou sans suffisamment à manger. Et le nombre de ces personnes a augmenté de façon spectaculaire parmi les jeunes.
Oubliez pour un moment que cette question ne trouve pratiquement pas d'écho en politique. Ce qui est troublant, à la fois pour nos élus et pour la personne qui se retrouve sur le pavé, c'est que le revenu de la famille moyenne ne correspond pas à une économie en croissance. Les revenus familiaux sont stagnants, impropres à se remettre du déclin connu dans les premières années de cette décennie. En fait, le revenu familial moyen - qu'on l'évalue par la rémunération du marché ou après les impôts et transferts gouvernementaux - est plus bas aujourd'hui qu'il ne l'était en 1981.
Dans les années 90, jusqu'en 1997, les Canadiens ont augmenté leur rendement de production d'un peu plus de 140 $ milliards, ce qui équivaut presqu'au même montant d'augmentation connu dans les années 50, jusqu'en 1957, (les deux étant calculées en dollars de 1992). Cependant, notre façon de considérer ces gains et de les partager est bien différente aujourd'hui.
Le tableau suivant fait poser une question clé : La croissance nous donnera-t-elle un monde meilleur ? Quel est le rôle et la limite de la croissance économique ?
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| 1960-1969 |
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| 1970-1979 |
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| 1980-1989 |
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| 1990-1998* |
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données 1997 sur les revenus familiaux
Source: Statistiques Canada, Canadian Economic Obsever,
Historical Supplement: Income Distribution by size
Dans les années 60, alors que l'économie connaissait une croissance d'environ 5.2 % par année, le revenu familial moyen augmentait de 3.5 % par année. Faire plus de profit parce qu'on produisait davantage signifiait que le revenu de la famille moyenne pouvait augmenter de 1 $ si le rendement collectif augmentait de 1,46 $. Au cours des années 80, avec une économie qui croissait de 3.15 % par année, cela prenait 4,26 $ d'augmentation de production pour augmenter d'un dollar (1$) le revenu de la famille moyenne.
Avec les années 90, nous sommes entrés dans le domaine d'Alice au pays des Merveilles. L'économie est maintenant beaucoup plus importante - produisant de l'argent nouveau en quantités industrielles chaque année - mais un taux annuel moyen de croissance de 1.7 % fait régresser le revenu annuel de la famille moyenne de presque - 0.5 %.
À
la
fin de 1998, les Nations Unies, l'Organisation pour la coopération
et le développement économique et le comité des Finances
du gouvernement fédéral ont démontré que le
niveau de vie des Canadiens et Canadiennes allait certainement
continuer
à baisser si nous continuions d'appliquer nos méthodes improductives.
Chaque rapport, de façon détaillée, brossait le tableau
de ce qui nous serait à tous bénéfique. Chaque rapport
disait que le produit national brut per capita était le meilleur
moyen de mesurer cette amélioration. (Bien qu'on ait peine à
reconnaître
ce piètre mandat de bien-être d'un document à l'autre,
la mention "per capita" peut se référer au produit national
divisé par la main-d'oeuvre active, ou au produit national divisé
par la population en entier y compris les enfants, les personnes âgées
et les chômeurs et chômeuses.)
Qu'est-ce que la prospérité ?
Il existe autant de définitions de la prospérité qu'il a de moyens d'atteindre un objectif non défini. Chacune a ses mérites. Cependant, on peut dire que, quelle que soient leurs convictions politiques, le principe généralement admis par nos dirigeants d'affaires et nos élus est que notre croissance économique doit être plus rapide.
À première vue cela ne semble pas problématique. En effet, la croissance économique a longtemps été un postulat de base pour discuter de la façon d'obtenir plus de justice économique, que ce soit dans le monde développé ou dans le monde en voie de développement. Nous avons tendance à favoriser l'option de la croissance - même si elle ne garantit pas nécessairement l'équité - parce qu'elle semble de toute évidence meilleure que son opposée : la récession.
Mais cela manque un peu d'honnêteté. L'accent que l'on met sur la croissance de plus en plus rapide dissimule la question qu'il faut vraiment poser : Qui bénéficie de cette croissance ? Tout le monde ? La plupart des gens ? Quelques-uns ? On utilise la croissance pour évoquer les notions de liberté accrue et d'opportunités grandissantes pour tous. Mais ce que les statistiques canadiennes démontrent c'est que la génération qui suit celle du baby boom n'a pas eu beaucoup plus de liberté ou de chances égales.
Selon la tendance actuelle, notre façon d'améliorer notre mauvaise qualité de vie consiste encore à prendre de l'argent dans les coffres de l'État et à les injecter dans le marché - par l'entremise de ceux qui sont les mieux nantis de notre société. Puisque les gens qui peuvent économiser de l'argent peuvent aussi faire fructifier leur argent, l'économie se développera et plus de gens auront des emplois (rémunérés).
Le raisonnement qui nous amène à ceci est le suivant : Commencez par favoriser la possibilité qu'ont certains à s'enrichir pour qu'en fin de compte plus de gens puissent gagner leur vie. Qui pourrait s'opposer à la croissance si elle permet à un nombre grandissant de personnes de devenir plus riches ?
Mais la question n'est pas vraiment là. Malgré ce raisonnement brillant et compliqué, cette approche vise moins à créer de bons emplois qu'à améliorer notre productivité. Ce qui nous handicape apparemment c'est le fait que nous ne travaillons pas assez ou pas assez efficacement. (Rappelons-nous le besoin d'augmenter notre efficacité et notre productivité pour devenir plus compétitifs à l'époque du libre marché. Rappelons-nous la nécessité de nous serrer collectivement la ceinture - comprenons qu'il s'agit de la "ceinture des bénéficiaires de l'assurance-emploi et du bien-être social" - pour vaincre le déficit.) La nouvelle médecine pour améliorer notre santé économique a aussi mauvais goût que ce qu'on nous fait avaler depuis plus de dix ans. Même produit, nouvelle appellation.
Le raisonnement qui nous amène à ceci est le suivant : Commencez par favoriser la possibilité qu'ont certains à s'enrichir pour qu'en fin de compte plus de gens puissent gagner leur vie.
Les membres du comité fédéral des Finances ont été jusqu'à donner à leurs recommandations le nom "d'alliance de productivité" avec les citoyens et citoyennes du Canada. Le rapport de décembre 1998 du ministre des Finances mettait surtout l'accent sur des réductions d'impôts de toutes sortes et sur la hausse de la limite de l'investissement étranger de 20% à 30%. Il suggérait l'évaluation de toutes les nouvelles propositions gouvernementales de dépenses selon la grille de la productivité. La seule intervention directe de l'État à laquelle il était favorable était celle de redonner aux provinces 1$ million pour la santé (sur les nombreux milliards prélevés depuis 1995).
Bien entendu, ce n'est pas là la seule recette de croissance économique. Le Budget fédéral alternatif (BFA) est l'une des positions "progressistes" dont la démonstration a le plus d'à-propos sur ces questions. On peut l'interpréter comme mettant l'accent sur la croissance économique, sans cependant utiliser les approches prédominantes de la politique monétaire et du secteur public.
Mais le BFA ne préconise pas que la croissance. Il traduit la préoccupation de mettre en place les bases d'une véritable économie pour tous les citoyens et citoyennes - comme avoir accès à des emplois stables et bénéficier des ressources publiques. Il concerne les moyens d'existence pour tous les membres de la communauté plus que l'accumulation des richesses. La possibilité de gagner sa vie avant l'accumulation de richesses, pas après. Cela est davantage dans l'esprit de "l'alliance", à en croire les Écritures juives et chrétiennes. Les enseignements qu'on y trouve nous guident vers une économie de suffisance - pas pour quelques-uns seulement, mais pour tous.
Le
raisonnement éthique pour un développement accru -
dont la morale sous-tend tous les aspects, de tous les points de vue
politiques
- est qu'il puisse améliorer la qualité de vie de la société.
Votre qualité de vie. Pensez-y un instant. Si les 140 $ milliards
supplémentaires générés au cours des dernières
années n'arrivent pas à avoir un impact sur la famille moyenne,
de qui la qualité de vie est-elle améliorée en définitive
?
Équité et croissance
Il est vrai que, dans l'ensemble de l'histoire du Canada, la croissance économique s'est avérée le moyen politique le moins coûteux pour améliorer la situation économique de la plupart des gens. Mais quel rapport existe-t-il entre l'équité et la croissance ? Si, comme société, nous choisissons de réduire la marge entre les riches et les pauvres, notre économie enregistrera-t-elle un ralentissement de croissance ?
La réponse est non. Certains pays prennent la décision d'investir dans la disparité des revenus par le biais de programmes gouvernementaux et d'autres pays permettent à cette disparité d'augmenter. De nombreuses études l'ont démontré : des systèmes économiques qui fonctionnent d'après des critères sociaux totalement différents peuvent se développer au même rythme. ["Cross-National Income Inequality" (L'inégalité des revenus à travers le pays), Gottshalk et Smeeding, Journal of Economic Literature, Vol XXXV, juin 1997.] Il est clair qu'on ne peut pas être enthousiasmé par la croissance économique si le malheureux prix à payer est celui de voir croître l'iniquité.
La croissance mène-t-elle nécessairement à une plus grande équité ? La réponse, encore une fois, semble être non. Les pays qui affichent une croissance économique au-dessus de la moyenne peuvent malgré tout favoriser une distribution de revenus de plus en plus inéquitable. Une importante étude ayant nécessité l'utilisation de données remontant à des générations passées a démontré que les sociétés qui jouissent d'une plus grande égalité en matière de revenus accumulent plus de capital (en argent et en ressources humaines), les transmettent aux générations suivantes et profitent de taux de croissance économique prolongés de plus en plus élevés. [Voir "Is Inequality Harmful for Growth ?" (L'inégalité est-elle nuisible à la croissance ?), Persson et Tabellini, American Economic Review, 84, No. 3-5, 1995, une étude qui fait l'examen de neuf pays, en utilisant des données qui remontent jusqu'à 1830. Les auteurs ont travaillé sur la performance de la croissance économique par intervalles de 20 ans et proposent une analyse des principales variables qui affectent cette performance. Le capital humain se mesure en termes de taux d'alphabétisation, d'éducation supérieure, et d'autres moyens de mesurer le "savoir-faire", comme la productivité au travail.]
Cette "découverte" est, en fait, une façon de déclarer que nous voulons investir dans l'ave nir - investir dans notre jeunesse. Plus la population est mal logée et mal nourrie, et moins elle est stimulée et a de chances de se développer du point de vue économique, politique et récréatif, plus petite sera la récolte en matière d'innovation, de direction ou de productivité. Inversement, si vous investissez dans ce même groupe, vous augmentez la capacité de votre société à croître.
De plus en plus de recherches démontrent qu'il est plus que probable que la relation causale entre l'équité et l'efficacité (c'est-à-dire la croissance) soit celle qui soit le moins souvent reconnue comme telle ; une grande équité pourrait être la condition préalable à une croissance économique viable. [Voir l'évaluation de la bibliographie et de la documentation ayant servi pour cette recherche par l'économiste canadien Lars Osberg dans "The Equity / Efficiency Trade-Off in Retrospect" (Le compromis équité / efficacité en rétrospective), Canadian Business Economics, Vol. 3, No. 3, printemps 1995.]
Cependant, depuis les 20 dernières années, l'accent n'a pas été mis sur une croissance économique continue et graduelle. Chaque année l'économie est plus importante que l'année précédente, et cela a été le cas presque chaque année depuis deux décennies. Mais on se plaint que ce ne soit pas assez.
L'objectif
semble être celui de retrouver les taux de croissance
enregistrés au cours de la période immédiate de l'après-guerre
- des taux qui pourraient être une anomalie dans l'histoire de
l'humanité.
Au cours de cette période on a connu une rapide croissance des biens
de l'État et du développement de l'entreprise privée.
Plus récemment, toutefois, on s'est activement employé à
retirer "l'État" de cette dynamique. Ainsi, pour que l'économie
atteigne ces objectifs de croissance, le secteur privé doit progresser
à un rythme encore plus rapide que dans les années 50 et
60, tout en partant d'un volume de production beaucoup plus élevé.
C'est comme faire exploser un des moteurs d'un avion bi-moteur et
s'attendre
à ce que l'appareil fonctionne de manière optimale.
La croissance vers un monde meilleur ?
Pouvons-nous croître vers un monde meilleur ? Bien entendu, il est plus facile de réduire les inégalités si le système tout entier est en croissance. Mais le sens qu'on accorde aujourd'hui à "meilleur" équivaut davantage à "plus riche" qu'à "plus juste". Et les preuves en sont manifes- tes : Pour que chacun et chacune ait une vie meilleure, le taux de croissance "nécessaire" est impossible à atteindre et à maintenir, à la fois pour des raisons économiques et écologiques. Parmi les éléments nécessaires pour que le système fonctionne pour la majorité des gens aujourd'hui figure un taux d'activité toujours croissant - toujours plus de production et toujours plus de consommation.
Même si nous atteignions ce niveau "optimal" de frénésie pour un court moment, la promesse d'une vie meilleure pour la majorité pourrait ne pas se matérialiser. À une époque où le produit national brut d'un pays doit sa croissance aux changements technologiques pour remplacer la main-d'oeuvre, aux fusions des compagnies ou aux catastrophes environnementales, la croissance économique ne peut automatiquement signifier que tout le monde y gagne, même en termes strictement économiques. Pour cela il faudrait une volonté politique qui se traduise par davantage d'emploi rémunérés, des emplois qui paient le minimum vital. Il faudrait que ceux qui se trouvent en haut de l'échelle ne siphonnent pas tous les profits.
Est-ce que la question centrale de notre époque est la vitesse à laquelle l'économie se développe ? Ou est-elle la façon dont cette croissance se fait ?
Est-ce que des taux de croissance semblables basés sur l'économie "réelle" (par opposition à l'économie "sur papier" des marchés financiers) donneraient des résultats vraiment différents ? Dans l'économie "réelle", quelle est le lien entre le secteur public et le secteur privé ? Est-ce qu'une stratégie basée principalement sur le développement de programmes publics (comme le logement, les services de soins, les services de santé, les services environnementaux) peut être viable seulement si le secteur privé se développe encore plus rapidement ?
Comme nous l'avons appris à l'avènement de l'ordinateur : "la qualité des résultats est fonction de la qualité des données à l'entrée". On ne peut compter sur un processus qui s'alimente à l'injustice et à l'inégalité et s'attendre à ce que - en accélérant les choses - on obtienne une société plus juste et plus égalitaire.
Les leçons que nous avons tirées des deux dernières décennies font écho aux enseignements des Écritures. Toujours et encore, au cours de l'histoire de l'humanité, nous avons été confrontés au fait que nous devions développer le désir de ce qui nous suffit. Non seulement comme individus mais aussi comme société. Cela peut vouloir dire faire un choix : celui d'une croissance encore beaucoup plus grande, ou non.
Ce sont là les problèmes et les questions que l'Église Unie du Canada peut et doit aborder avec enthousiasme et confiance. Le temps semble propice pour approfondir notre compréhension et élargir le débat public sur le sujet - pour le bien de tous et toutes.
THEME 3
La foi chrétienne et la mondialisation
par Jung Mo Sung
Jung Mo Sung, un théologien catholique, enseigne les Sciences religieuses au niveau de la maîtrise à l'Université méthodiste et à l'Université catholique de Sao Paulo, au Brésil.
1. L'apartheid social
Il existe des "régions pauvres" non seulement dans les pays du soi-disant tiers-monde, mais également dans les pays riches, comme les États-Unis. Ces régions regroupent ceux et celles qui sont exclus du marché, c'est-à-dire qui n'ont pas accès à une qualité de vie et même à des conditions de travail convenables. Être exclu du marché ne signifie par pour autant être en dehors de la société et hors d'atteinte des médias qui font du désir de consommer un principe légitime de société. Nous nous retrouvons donc face à une situation tragique où les pauvres sont encouragés à se procurer des produits de luxe et des biens superflus, alors qu'ils ne peuvent satisfaire leurs besoins vitaux.
Une des principales causes de ce phénomène d'exclusion réside à coup sûr dans le chômage structurel qui affecte pratiquement le monde entier. On parle du chômage qui nous frappe actuellement comme d'un chômage structurel parce qu'il ne s'agit pas d'une situation causée par une récession économique pouvant être surmontée ou atténuée par la croissance économique. Au contraire, les grosses compagnies font plus de profit que jamais et voient leurs actions prendre de la valeur à la Bourse, justement à cause des mises à pied auxquelles elles procèdent.
Dans les sociétés capitalistes, l'objectif des gens est de devenir riche... La richesse est basée sur l'argent et, dans une large mesure, elle est "fictive" ; au fond, elle ne correspond plus à des biens tangibles, mais plutôt à des chiffres qui défilent sur un écran d'ordinateur.
Le chômage structurel est l'un des fruits du modèle d'économie mondiale et de la révolution technologique que nous vivons présentement. Ces deux facteurs créent une économie planétaire à ce point - nous dit Peter Drucker - que la "production n'a plus aucun lien avec l'emploi, et les mouvements de capitaux, plutôt que le commerce (de biens ou de services), sont devenus la force motrice de l'économie mondiale" .
On peut considérer cette façon de faire comme le point culminant du renversement dont Max Weber parlait dans son ouvrage bien connu Protestant Ethics and the spirit of Capitalism (L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme) : [Dans le régime capitaliste] "l'être humain est dominé par le gain d'argent et l'acquisition de biens qui constituent l'objectif ultime de sa vie. Faire de l'argent n'est plus un moyen dont il dispose pour satisfaire ses besoins matériels. Cette inversion de ce que l'on pourrait appeler un rapport naturel, lequel est tout à fait inconscient et spontané, est clairement un principe directeur du capitalisme".
Dans les sociétés pré-modernes, l'être humain travaillait à sa survie. Dans les sociétés capitalistes, les gens vivent pour s'enrichir. Dans le moment, les programmes de rationalisation de la main-d'oeuvre font faire davantage de profits aux compagnies et plus de gains aux actionnaires et aux administrateurs. Qui plus est, le système financier qui devrait être lié au système de production et servir ce dernier, est devenu plus imposant, plus important et, jusqu'à un certain point, déconnecté de la production. La richesse est basée sur l'argent et, dans une large mesure, elle est "fictive" ; au fond, elle ne correspond plus à des biens tangibles, mais plutôt à des chiffres qui défilent sur un écran d'ordinateur.
Le problème c'est que cette soif, cette quête constante de richesse pour la richesse comporte deux effets secondaires très néfastes. Le premier est la menace du système écologique. Le désir d'un profit toujours plus grand finira par détruire un système écologique qui a mis des millions d'années à se construire et qui rend la vie humaine possible. Elle est également le déclencheur de graves crises sociales à l'intérieur de nos pays. Non seulement engendre-t-elle la pauvreté et la disparité sociale, mais elle est le ferment de la violence, de la consommation et du trafic de drogue qui s'accroissent rapidement.
Deux autres facteurs devraient être mentionnés pour nous permettre de comprendre mieux la triste réalité des pays du tiers-monde. D'abord c'est qu'être pauvre ou sans-emploi dans un pays riche où les programmes sociaux fonctionnent vraiment est tout autre chose qu'être pauvre dans un pays qui coupe radicalement les budgets des quelques programmes sociaux existants qui fonctionnent à peu près. Ensuite, c'est que presque tous les pays du tiers-monde vivent ce qu'on pourrait appeler "un chevauchement d'époques et d'espaces différents". À l'intérieur d'un même pays, des groupes vivent dans une culture pré-moderne, utilisant des techniques de production datant de l'ère de la révolution agricole, sans accès au système d'éducation dont bénéficient les sociétés urbaines industrialisées. D'autres groupes appartiennent à la seconde révolution technologique, l'ère industrielle Ford, d'autres encore vivent dans la culture post-moderne et ont accès à la toute dernière technologie. Une telle inégalité entraîne un sérieux problème économique et social. Beaucoup de personnes aimeraient travailler mais ne sont pas qualifiées pour les rares emplois offerts par des compagnies qui exigent la modernisation en raison des pressions du marché.
De plus, nous avons le sérieux problème du "fossé qui nous sépare". L'élite de notre pays se sent plus près de l'élite des pays riches et s'identifie davantage à cette dernière qu'à la majorité des gens pauvres de chez nous. On pourrait même dire que l'élite des pays pauvres se sent une plus grande appartenance à la communauté des consommateurs du marché mondial qu'à sa propre société. Une telle situation fait qu'il devient extrêmement difficile d'obtenir l'adhésion des classes moyenne et riche aux programmes et aux politiques qui offrent des solutions à nos problèmes sociaux.
Cette
quête constante de richesse pour la richesse comporte
deux effets secondaires très néfastes. Le premier est la
menace du système écologique. Le désir d'un profit
toujours plus grand finira par détruire un système écologique
qui a mis des millions d'années à se construire et qui rend
la vie humaine possible. Elle est également le déclencheur
de graves crises sociales à l'intérieur de nos pays.
2. Une culture d'indifférence
Une société basée sur la logique de l'exclusion ne fait pas que créer une culture d'indifférence, elle s'en nourrit. Une culture d'un tel scepticisme n'est pas née ou ne s'est pas développée par hasard. Elle est le résultat de nombreux facteurs historiques et sociaux, ainsi que de facteurs de nature antropologique. Nous nous limiterons à mentionner ici ceux qui nous intéressent.
Nos sociétés entretiennent l'idée que les inégalités et l'exclusion sociale sont inévitables. Cette notion a gagné du prestige avec la chute du bloc communiste. Avec l'échec de ce modèle alternatif, l'idée que le capitalisme, avec sa vision néo-libérale, représentait "le point final" (F. Fukuyama) s'est répandue plus que jamais. Avec la propagation de la notion qu'aucun autre choix n'était viable, notre situation sociale actuelle nous est apparue comme étant inéluctable.
Non seulement incontournable, mais juste. "La culture du dédommagement", comme l'appelait Galbraith, est enracinée en nous : l'idée que ceux qui sont bien intégrés au marché "ne reçoivent que ce qu'ils méritent en toute justice" et qu'en conséquence, "si leur chance est méritée ou si elle constitue la récompense de leurs efforts personnels, aucune action pouvant compromettre, freiner ou réduire ce dont ils bénéficient ou pourraient bénéficier ne serait acceptable ou justifiable" . Le revers de la médaille c'est que les pauvres sont eux-mêmes à blâmer pour leur pauvreté et qu'ils méritent vraiment d'être pauvres. Ainsi, les mécanismes actuels de concentration et d'exclusion du marché sont perçus comme étant à la fois juge et jurés transcendantaux. Il s'agit d'une version sécularisée de la théologie de la rétribution, si sévèrement critiquée par Jésus et par les réformateurs (par la théologie de la grâce). Dans les milieux plus religieux, cette version moderne de la religion est appelée théologie de la prospérité.
Beaucoup de personnes aujourd'hui croient que l'inégalité sociale est non seulement inévitable et juste, mais qu'elle est aussi bénéfique. Les néo-libéraux, qui ont une foi inébranlable dans le marché, sont convaincus que l'inégalité sociale est ce qui fait progresser l'économie parce qu'elle encourage la compétition entre les individus mais qu'elle est également le produit d'une société basée sur la compétition. De plus, ils estiment que la crise sociale, habituellement considérée comme temporaire, est un signe que l'économie va dans la bonne direction, celle de la pleine réalisation du libre marché.
En identifiant à tort croissance économique et développement humain et social, les leaders de la culture et de l'économie d'aujourd'hui proposent la modernisation de l'économie et de la société dans l'ensemble comme la seule solution. La modernisation est comprise comme la réduction de toutes les discussions et de toutes les actions à la raison instrumentale, dans les domaines économique et politique. Cela veut dire écarter du débat toutes les valeurs humaines et sociales ainsi que les droits et les devoirs des personnes et des pays qui passent avant le système du marché (au sens logique et au sens chronologique), et réduire toute chose à une question d'efficacité dans la relation existant entre la rareté des moyens et l'objectif économique d'accumulation de la richesse sans limite.
C'est ce qui fait dire à Roberto Campos, ancien ministre de l'économie du Brésil et défenseur inébranlable du néolibéralisme, que la modernisation, seule solution viable pour l'Amérique Latine, "suppose une cruelle mystique de performance et un culte de l'efficacité" .
Comment une mystique peut-elle être cruelle ? La mystique est la force qui nous permet de vaincre la tentation du péché. Et quel est le péché le plus grave du point de vue des néolibéraux ? Pour eux, la principale cause du mal social et économique (le péché originel) est la "prétention de la connaissance" du marché qu'ont les économistes, qui est à la base de toute intervention de l'État et des mouvements sociaux dans le but de trouver des solutions aux problèmes sociaux. Vouloir consciemment et intentionnellement régler les problèmes de la société est considéré comme le péché qui est la source de tous les autres maux économiques et sociaux.
Les néolibéraux déclarent que la seule solution est de faire confiance à la "main invisible" du marché et de considérer la souffrance des exclus comme "le sacrifice nécessaire" exigé par les lois du marché. C'est pour cette raison que la mystique qui doit nous aider à surmonter la tentation de faire du bien est cruelle. Cela s'accorde parfaitement avec le fait de rendre un culte à l'efficacité du marché plutôt qu'au Dieu de vie et de miséricorde.
Les
néolibéraux déclarent que la seule solution
est de faire confiance à la "main invisible" du marché et
de considérer la souffrance des exclus comme "le sacrifice nécessaire"
exigé par les lois du marché. C'est pour cette raison que
la mystique qui doit nous aider à surmonter la tentation de faire
du bien est cruelle. Cela s'accorde parfaitement avec le fait de rendre
un culte à l'efficacité du marché plutôt qu'au
Dieu de vie et de miséricorde.
3. La Bonne Nouvelle d'un Dieu d'Amour
Confrontés à un monde qui "idolâtre le marché", quelle "bonne nouvelle" pouvons-nous annoncer pour demeurer fidèles à l'Évangile ?
La critique de l'idolâtrie du marché suppose la critique du "caractère sacré" du marché et de ses lois. Cela suppose dénoncer le culte d'une idole - l'effet des activités humaines et sociales et leur corrélation élevés au rang de divinité -, une idole qui exige continuellement le sacrifice de vies humaines pour l'amour de l'accumulation de richesses et de la consommation effrenée. Il nous faut démontrer que la source de tous les maux économiques et sociaux n'est pas notre lutte pour une vie plus humaine et une société plus juste mais, comme nous l'enseigne l'apôtre Paul : "la racine de tous les maux c'est l'amour de l'argent"(I Timothée 6:10).
Nous devons redécouvrir une vérité simple et irréfutable : l'économie doit exister pour le bien des personnes ; ce ne sont pas les personnes qui doivent vivre pour l'amour des lois de l'économie qui sont basées sur l'objectif d'accumuler de la richesse. C'est une des plus importantes façons de traduire les enseignements de Jésus dans notre langage moderne : "Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat"(Marc 2:27).
Les exclus de nos sociétés n'ont pas faim de pain seulement mais il ont aussi faim de Dieu et de la dignité humaine qui leur a été enlevée. Ils ont faim d'un Dieu qui n'exclut personne (voir Actes 10:35 et Romains 2:11), et qui vit parmi les humains "pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance"(Jean 10:10). Pour que cette bonne nouvelle porte fruit dans notre société nous devons faire face à notre problème de base qui relève de la tâche théologique des Églises : critiquer la théologie de la rétribution dans sa version de "culture de la compensation", ainsi que la théologie de la prospérité, parce que cette vision théologique considère sacrée l'injustice "dans le monde" et annonce un dieu (une idole) qui légitime la culture de l'indifférence et blâme ses victimes. Pour faire cela nous devons retourner à la théologie de la grâce. Nous devons montrer que Dieu n'encourage pas la souffrance et l'injustice, ni qu'il offre la richesse à quelques uns seulement ; nous devons annoncer que Dieu ne nous sauve pas à cause de nos mérites, mais par sa grâce. Et si nous voulons vivre conformément à la grâce de notre Seigneur, nous devons reconnaître, librement, en dépit de la logique du marché, le droit à toute personne d'accéder réellement à une qualité de vie convenable. En d'autres termes, cela signifie s'approprier de nouveau la valeur de la solidarité.
En termes sociologiques, nous parlons d'une société qui inclut toutes les personnes. Un monde qui comprend plusieurs mondes, où ceux qui sont différents, "les Juifs et les Gentils", apprennent à respecter leur différences et le droit de chacun à vivre décemment. Sans aucun doute, dans une telle société le marché joue un rôle économique important. Cependant, le marché n'y est ni sacré, ni tout-puissant. Des mécanismes d'État et de démocratie sociale contrôlent les mécanismes du marché et les complètent pour que les droits fondamentaux de chaque individu soient respectés et que le système écologique soit sauvegardé.
Lutter pour une société qui inclut tout le monde ne signifie pas avoir un projet politique et économique "a priori", mais plutôt appliquer ce principe comme critère de discernement pour faire un choix à partir d'une variété possible de projets d'ensemble ou partiels. L'essentiel n'est plus d'appuyer un modèle de société ou de s'y opposer, mais de voir si des propositions et des plans concrets peuvent nous aider à bâtir ou peuvent nous empêcher de réaliser une société où tous peuvent jouir d'une vie convenable, et jusqu'à quel point.
Nous devons redécouvrir une vérité simple et irréfutable : l'économie doit exister pour le bien des personnes ; ce ne sont pas les personnes qui doivent vivre pour l'amour des lois de l'économie qui sont basées sur l'objectif d'accumuler de la richesse. C'est une des plus importantes façons de traduire les enseignements de Jésus dans notre langage moderne : "Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat"(Marc 2:27).
Finalement,
nous devons mentionner un dernier point. Dans une société
mondialisée, nous ne devons pas chercher des solutions à
nos problèmes uniquement aux niveaux régionaux et nationaux.
Nous avons besoin d'articulation et de coordination au niveau
international.
C'est un autre service important que les Églises chrétiennes
peuvent rendre à l'humanité. Les Églises chrétiennes
et les conseils oecuméniques figurent parmi les rares institutions
qui disposent d'un réseau local et international, et qui sont
préoccupées
par la vie des pauvres et des exclus en Amérique. C'est à
nous de décider d'utiliser notre infrastructure et nos relations
au mieux pour que la vie, le "souffle de l'Esprit" qui habite tous les
êtres humains, cette grande faveur de Dieu, soit défendue
dans toute sa dignité et toute son intégrité.
Traduit
par Judith Bricault
Comité Ressources et Traduction
© COPERMIF
2000
© Photo Aujourd'hui Credo
1332, Victoria, Greenfield Park, Québec J4V 1L8, (450) 466-7733
Pour une économie à visage humain
par Fanny
Garber
membre de l'Église Unie Saint-Jean
(Texte extrait de la revue Aujourd'hui Credo, vol. 48 no 4, avril 2000)
En réponse aux changements économiques et politiques dramatiques qui marquent gravement les sociétés tant au Canada qu'à l'extérieur du Canada, le Modérateur de l'Église Unie du Canada, Bill Phipps a officielllement lancé une vaste consultation sur l'économie et la foi à la mi-mars 1999.
Dans la lettre d'introduction à la consultation, le pasteur Bill Phipps nous rappelle que Dieu(1)
"nous appelle à sortir de notre léthargie, de notre peur et de notre esclavage (...) à s'ouvrir à de nouvelles analyse, à une imagination théologique et à adopter une discipline éthique afin d'agir (...) à apporter une voix nouvelle, empreinte de foi tournée vers un avenir qui génère la vie et la donne abondamment". (2)
Aux nombreux détracteurs de cet empiètrement de la religion à l'économie, Phipps rétorque:
"Le terme "économie" vient des mots "maison et "administration". Le critère biblique d'une société saine, est la saine administration de cette maison afin que nul soit exclus de son bien-être."(3)
Pourtant l'intervention de l'Église Unie dans les affaires économiques ne datent pas d'aujourd'hui. Alors que la grande dépression des années d'avant-guerre battait son plein, deux courants de pensées au sein de l'Église s'opposaient: le courant évangélique qui se préocuppait plus du salut des individus et celui qui prônait l'appui de l'église à l'élaboration d'une plate-forme socio-économique radicale. La Commission d'alors, chargée d'étudier ces questions, reconnaissait la légitimité de ces courants de pensée tout en plaçant la rédemption de la société au coeur de la tradition de l'Église Unie du Canada (ÉUC). En conformité avec cette tradition, l'objectif de l'ÉUC rappelle Ted Reeve, est "d'aider d'interpénétrer notre civilisation avec l'esprit du Christ et de transformer les institutions, les agences qui sont étrangères à cet esprit..."(4) . Deux forces qui auraient pu faire éclater l'Union, sans s'uniformiser, se sont associées sous l'égide de la Commission sur la christianisation de l'ordre social en 1932. Les constats que soulignent le rapport déposé deux ans plus tard, permettent de nourrir le présent débat. Tout en reconnaissant que les Protestants avaient bénéficié du système capitaliste qu'ils considéraient comme un sytème économique viable, les commissaires notaient que l'industrie s'éloignait de son objectif au service de l'humanité notamment en favorisant: "a) la peur et l'insécurité; b) un chômage endémique et récurrent; c) l'inéquité dans la distribution du revenu national; d) la dépravation spirituelle et e) les conflit sociaux". Ils critiquaient aussi la spéculation stérile de bienfaits sociaux et la propriété privée irresponsable en rappellant que la tradition chrétienne "n'avait jamais reconnu la propriété privée comme absolue et inconditionnelle en insistant que toute chose appartenait à Dieu pour le Bien de ses Enfants"(5) .
Cette étude a servi de tremplin à l'élaboration du système social au Canada qui à l'époque n'existait pas. Ce vide explique peut-être la détermination montrée par les membres de l'ÉUC à vouloir changer les choses. Un retour sur le passé, ne peut apporter des solutions aux problèmes créés par le système économique que nous connaissons. En revanche, le modérateur espère qu'il stimulera l'Église à retrouver la vigueur qu'elle a déjà démontré dans son implication sociale. En ce sens, les études théologiques sur l'économie rythment la consultation "Foi et Économie" et dynamisent ce nouveau souffle tant recherché qui ne peut être inspiré que par l'Esprit de Dieu.
Ainsi Leif Vaarge parle d'économie divine amplement décrite dans les sermons de la montagne relatés dans l'évangile de Matthieu et plus particulièrement dans le chapitre 6. La pratique de la piété ostentatoire et l'accumulation de "richesses dans ce monde où les vers et la rouille détruisent, où les voleurs forcent les serrures et dérobent"(Matt 6:19) s'opposent à l'accumulation des richesses dans le ciel. Or Vaarge soutient que cette économie loin de promouvoir une compensation uniquement transcendante aux souffrances des pauvres (un opium pour le peuple), prend son sens dans le verset suivant: "Car là où sont tes richesses, là est ton coeur". Les bienfaits de cette économie sont d'ordre terrestre et doivent être porteurs de vie. Cette interprétation appuie la prière que le Christ nous enseigne: demander notre pain mais aussi "pardonner le mal comme nous pardonnons à ceux qui nous ont fait du mal"(Matt 6:12). Mal qui est ici assimilé littéralement à la remise de la dette comme le suggère la parabole du serviteur qui refuse de pardonner (Matt 18:21-35). Une économie empreinte de coeur mais aussi d'une vision éclairée afin que l'intégrité de la maison soit intacte comme le troupeau du berger qui est retourné cherché la brebis perdue. Les versets Matt 6:25-34 insistent que l'attitude à adopter pour mettre une telle économie en place, est celle de la confiance en Dieu sans "s'inquiéter du lendemain (car) le lendemain se souciera de lui-même"(Matt 6:34). Les solutions à la famine et à la pauvreté ne résident donc pas dans l'accroissement de la production et de la distribution mais dans la recherche "du Royaume de Dieu et de la vie juste qu'il demande, et Dieu vous accordera aussi tout le reste" (Matt 6:33). Vaarge est aussi clair dans les choix à faire: suivre l'économie divine comme le Christ l'a décrite dans ses sermons ou servir le Veau d'or: mais peut-on servir à la fois Dieu et l'argent? De la même manière quelle théologie adopter? La théologie de la retribution ou de la prospérité, insinue que les personnes qui bénéficient le plus du marché méritent leur prospérité et les pauvres sont à blâmer pour leur sort: les mécanismes du marché incarnent donc juge et jury transcendantaux(6). La théologie de la globalisation dans laquelle "le libre marché est la seule Vérité" nous dicte "comment servir l'économie globale et comment être sauvé par elle"(7) . La théologie de la grâce quant à elle, reconnaît que Dieu ne nous sauve pas pour nos mérites mais uniquement par sa grâce et "si nous voulons vivre selon la grâce de Notre Seigneur, nous devrons reconnaître librement au-delà de la logique du marché, le droit de tout être humain d'avoir la possibilité de vivre une vie décente. En d'autres mots cela signifie de recouvrer la valeur de la solidarité".(8)
L'urgence de choisir un chemin est d'autant plus actuelle que la situation sociale nationale et internationale s'aggrave. Les chiffres sont éloquents comme le souligne Armine Yalnizyan(9) , une des auteurs du rapport sur l'écart entre les pauvres et les riches du Centre pour la Justice Sociale, publié en octobre 1998. Se servant de statistiques, elle montre que l'éloignement entre les personnes pauvres et les personnes riches s'accentue de plus en plus. Entre autre, elle retient comme exemple les fluctuations du revenu du marché c'est-à-dire une combinaison du revenu d'emploi et du retour sur investissement calculé en dollars de 1996 pour fin de comparaison. Afin de concrétiser son argumentation elle imagine deux personnes dans une même pièce: une représentant les 10% de familles ayant des enfants à charge, les plus riches et l'autre les 10% de familles les plus pauvres. Les deux vivent dans une même communauté: le Canada. En 1973, le rapport entre ces deux revenus était de 21 fois plus élevé (107 000$/5 000$) pour les plus riches c'est-à-dire dans le modèle de Yalnizyan, les deux personnes étaient séparées par 21 marches. En 1984, il grimpait à 60 (124 000$/2 000$). Alors qu'en 1992, les deux personnes "ne sont plus dans la même pièce" car séparée par 101 marches (131 000$/1 3000$), 4 ans plus tard elles se situent dans des bâtiments différents, distants de 314 marches. Cet étirement de l'échelle des revenus du marché se produisait alors que le pays connaissait une période de croissance économique dans le début des années 1990. Non seulement les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres plus pauvres, mais de plus en plus de personnes rejoignent les deux extrémités, dépeuplant ainsi la classe moyenne et créant des tensions semblables à celle d'un élastique que l'on aurait étiré: les individus se sentent "assiégés, frustrés et oubliés". Un fossé d'incompréhension se creuse de plus en plus profond entre ces deux classes qui dans la vie quotidienne, ne se côtoient pour ainsi dire plus. Un autre effet pernicieux mine le tissu social: l'accroissement de l'insécurité face à la subsistance de la famille ne favorise pas une culture de réciprocité, de tolérance mais encourage l'individualisme et l'intolérance apportant du soutien aux politiques menant à l'érosion des programmes sociaux gouvernementaux. Cette dernière assertion, l'auteur la démontre par l'étude cette fois du revenu net des mêmes familles que précédemment, c'est-à-dire les revenus nets additionnés des supports gouvernementaux tels que l'assurance emploi, le bien être social, les allocations familiales et les pensions (ce dernier revenu n'est pas considéré ici, étant donné que cette étude porte sur les familles ayant des enfants à charge). Alors que le ratio reste stable jusqu'en 1993, il n'a cessé d'augmenté de 1994 à 1996. Ces deux tendances déjà citées, démontrent que les subventions gouvernementales versées aux familles ont dramatiquement diminuées.
L'accroissement de l'écart de revenu au Canada selon Yalnizyan serait produit par trois forces principales. L'accès à l'emploi a connu depuis 1973 un fléchissement: à cet époque 2/3 des ménages les plus pauvres avaient des revenus provenant du marché de l'emploi alors qu'en 1996 cette proportion passait à 3/4. Si on considère qu'en 1990 la couverture de l'assurance chômage touchait 87% des personnes sans emploi pour passer en 1997 à 41%(10), la chute des revenus chez les familles pauvres n'étonne pas. De plus la nature de l'emploi s'est détériorée: plus de travail autonome, à temps partiel et temporaire ou des emplois accompagnés de longues heures supplémentaires. La deuxième force est la valeur que l'on accorde au travail. Les négociations de contrat de travail aboutissent rarement à des augmentations de salaires ou à des améliorations des conditions de travail. Au contraire depuis quelques années les travailleurs ont été obligés d'accepter entre autre des baisses de salaire, des heures supplémentaires non-payées et ce afin de conserver leur emploi. Les jeunes sont les plus touchés par cette tendance. En 1995, 25% des travailleurs touchant le salaire minimum avait un diplôme universitaire ou collégial alors qu'en 1988, ils étaient 10%. Enfin la troisième force menant à une distance croissante des revenus, demeure le rôle du gouvernement qui comme on l'a remarqué, se désengage des programmes qui pourraient réduire les inégalités sociales.
Intuitivement, l'augmentation du nombre de familles pauvres signifie l'augmentation du nombre d'enfants pauvres(11) . Effectivement, les statistiques selon Campagne 2000, une coalition de groupes travaillant sur les questions de pauvreté chez les enfants, sont criantes: de 1989 à 1997 on remarque une augmentation de 58% du nombre d'enfants pauvres, de 47% d'enfants vivant dans des familles connaissant un chômage récurrent à long terme, de 68% d'enfants de famille ayant besoin d'assistance sociale. Ironiquement le Parlement canadien a voté en 1989 une loi pour éliminer la pauvreté chez les enfants d'ici l'an 2000!
La consultation met aussi en relief l'exemple de la précarité de l'existence des communautés rurales de la Saskatchewan, les comparant à des espèces en voie de disparition(12). De 1986 à 1993, la valeur moyenne de la terre et des bâtiments tombait de 33%. Alors que le prix du blé connaissait la valeur la plus basse jamais enregistrée, les dettes des fermiers passaient à 6 milliard de dollars, les intérêts de 50$ millions en 1971 à 450$ millions en 1981.
Au Canada on a parlé de pauvreté causée par les politiques néo-libérales . Or les effets de la globalisation conduisent à la misère dans les pays de Tiers Monde et particulièrement pour les femmes. "Ces jeunes femmes entraînées dans l'industrialisation de ces pays depuis les années 1960 et 1970, évoquent les filles dont le labeur dans les manufactures et les filatures, fut la base de la révolution industrielle du 18ième et du 19ième siècle en Amérique du Nord et en Europe"(13). Si les conditions de travail des ouvriers sont misérables (salaires insuffisants à la subsistance des familles, pas de sécurité au travail, pas ou peu d'assurance chômage, pas de pension...), celles des femmes le sont davantage surtout lorsque les entreprises restructurent leurs opérations. Ainsi durant la crise asiatique, elles ont été souvent les premières à être mises à pied; certaines ont du abandonner leurs enfants aux orphelinats et au centre de garderie; certaines n'ont eu d'autre choix que de se prostituer (l'industrie internationale du sexe rivalise avec les industries des armements et pharmaceutiques en terme de profits générés) pour faire vivre leur famille. Les salaires déjà minimes ont plongés de 30% à 40% forçant les femmes à travailler. Trop vieilles ont les renvoie ou on les transfère à l'assemblage. "Ces femmes donnent littéralement leur vie à la globalisation".
Les effets néfastes de la globalisation ne se limitent pas à l'appauvrissement des humains mais s'étendent à l'intégrité de la Terre elle-même. Hathaway(14) nous rappelle que dans la dernière minute "une surface de forêts tropicales équivalente à celle de six terrains de football a disparu; un demi kilomètre carré de terre s'est transformé en désert; nous avons brûlé la quantité de combustibles fossiles que la Terre prend 10 000 minutes à produire". Pollution, sur-exploitation des ressources naturelles, desertification, génie génétique... constituent autant de symptômes aux maux dont souffre notre environnement. Hathaway distingue trois pathologies de notre système économique causant ces effets. L'obsession de la croissance illimitée ne tient pas compte de la quantité fixe d'air et d'eau frais, de ressources naturelles et de terres fertiles disponibles. Alors que le développement d'après-guerre a permis le contrôle des maladies, l'accroissement de l'espérance de vie et de l'accès à l'éducation, il menace maintenant lui-même ces bienfaits en devenant un "maldéveloppement". En effet il transforme les récoltes et autres ressources en monnaie étrangère (pour payer les dettes soit des fermiers ou celles des pays en voie de développement) par leur exportation au détriment des économies de subsistances c'est-à-dire des économies de production orientée vers une consommation immédiate et locale. Or ces dernières sont souvent considérées comme une forme de pauvreté car peu ou pas d'argent change de mains. Alors que la croissance devait selon ses défenseurs, diminuer la pauvreté en élargissant "la part du gâteau", les populations déplacées par la sur-exploitation des ressources sont souvent transformées en main-d'oeuvre à bon marché devenant à leur tour une ressource exploitable, perdant leur identité. De plus "alors que bois, minéraux, pétrole et produits agricoles sont exportés à des taux injustifiables, un surplus artificiel est temporairement créé et les prix sont maintenus bas.(...) Il semblerait que ces prix ne grimperont que lorsque les ressources de la Terre seront virtuellement épuisées"(15) . Pour compléter ce tableau pathologique mentionnons la domination des multinationales. Domination par leur taille: elles emploie 0,05% de la population mondiale mais contrôle 25% de la production économique globale et sont responsables de 70% de tout le commerce international. Domination par leur influence car elles ont obtenu légalement les mêmes droits qu'une personne: elles ont entre autre, le droit à la liberté d'expression et celui de participer à la vie politique. Elles peuvent donc structurer l'économie globale à leur guise. En contribuant aux caisses de partis politiques elles entretiennent des liens privilégiés avec les gouvernements autour du globe. La spéculation monétaire et la promesse ou la menace d'implanter ou de retirer des industries créatrices d'emploi renforcissent leur poids sur les destinées des sociétés humaines. Effectivement les traités de libre-échange, de commerce international légitimisent la globalisation et la mainmise de ces corporations sur la Terre et ces habitants.
Cette manipulation de l'environnement n'est-elle pas une manipulation de notre Créateur se demande Agnes Abuom(16) ou selon Hataway(17), le fruit de l'anthropocentrisme qui a modelé notre relation avec les autres créatures de Dieu depuis la fin du Moyen Âge? Certains passages de la Bible renforcent l'idée que seuls les êtres humains ont une valeur intrinsèque et que toutes les autres créatures n'ont de valeur que si elles leur sont utiles. Ainsi Dieu après avoir créer l'homme et la femme leur dit: "... peuplez toute la Terre et dominez-la; soyez les maîtres des poissons dans la mer, des oiseaux dans le ciel et de tous les animaux qui se meuvent sur la Terre" (Genèse 1:28). Loin d'être en dehors de la Création, l'être humain peut être considéré comme étant "la conscience émergente" de ce qui fut créé avant lui (décrit dans Genèse 1:1-27) donnant la possibilité "à notre planète de créer consciemment de nouvelles possibilités"(18) . Cette idée d'être partie intégrante de la Terre est étayée par le deuxième chapitre de la Genèse dans lequel est repris la création de l'être humain:" Le Seigneur Dieu prit de la poussière du sol et en façonna un être humain. Puis il lui insuffla dans les narines le souffle de la vie, et cet homme devint un être vivant". Ainsi nous sommes les enfants de la Terre, du Cosmos. Pour Agnès Abuom si Dieu nous a donné l'usufruit de la Création, il nous a donné aussi la responsabilité de l'intendance du Jardin d'Eden: les plantes produiront fruits et graines pour nourrir les êtres humains, le Jardin aura aussi le droit d'être entretenu et préservé par eux. De plus la responsabilité de nommer toutes les espèces des animaux, n'implique-t-elle pas la connaissance "de tous leurs secrets intimes". En étant à l'image de Dieu, l'être humain devient "Représentant de Dieu sur la Terre" et en tant que tel, "il doit révéler aux autres créatures l'amour et le respect que Dieu leur prodigue". "Le commandement que Dieu adresse aussi bien aux humains qu'aux plantes et aux animaux, d'être nombreux et de se multiplier signifie que les générations futures auxquelles nous appartenons, doivent continuer à respecter ce mandat".
Au-delà de cette responsabilité d'intendance, "nous sommes appelés à une autre relation, une nouvelle alliance, avec la Terre. Suivre cette Alliance est un défi spirituel et économique. Spirituellement nous devons apprendre à voir la Terre - et effectivement le Cosmos entier - comme une Écriture Sacrée, comme un évènement révélateur de la Grâce de Dieu. Ce faisant, nous sommes appellés a passé comme le remarque Thomas Berry, de l'âge "technozoïque" dans lequel nous essayons de contrôler la Terre, à l'âge "écozoïque", dans lequel nous travaillons en coopération avec les dynamiques de la Terre."(19) Dans cette nouvelle perspective, nous devons traiter chaque communauté, chaque espèce vivante non plus comme un groupe d'individus manipulables séparément mais comme un tout où chaque pièce intéréagit les unes avec les autres dans la dynamique du cosmos.
Cette conception de notre "maison" donne un nouveau sens à ce que pourrait être la croissance économique et par conséquent à sa mesure. Jusqu'ici nous l'avons considérée que par rapport au Produit Intérieur Brut (PIB) qui mesure la somme de la valeur des biens et services produits qui incluent des activités économiques comprenant des transferts d'argent. Pour comprendre les abus d'une telle mesure, Hathaway cite l'exemple le naufrage du pétrolier Exxon Valdez sur les côtes de l'Alaska. De tous les temps, le PIB de cet évènement produit la plus grosse "croissance" pour un voyage! Cette croissance compte les prime d'assurance, les coûts du nettoyage et même les dons faits à des organismes écologiques suite à l'accident. Aucune considération n'est faite quant aux oiseaux, aux poissons et aux mammifères marins morts ni à la destruction de la beauté de la nature sauvage. Une mesure alternative rend compte de ces effets néfastes: l'Indice de Progrès Réel (IPR)(20) . Ainsi la qualité de la croissance évalue les activités économiques en incluant les activités productives de vie et celle destructrices (coûts). Les activités comme l'éducation des enfants, le bénévolat, l'agriculture de subsistance feraient partie de la première catégorie d'activités alors que la coupe à blanc, la polllution de la dernière. Armine Yalnizyan remet aussi en question la signification du PIB(21). La croissance d'une compagnie s'évaluait par la prospérité qui régnait dans la demeure des employés alors qu'aujourd'hui, elle se mesure par la prospérité des actionnaires et des hauts cadres. Il suffit qu'un rapport aux États-Unis montre une économie stable, une forte croissance dans les emplois et une baisse des revenus pour que le Dow Jones industriel moyen connaisse une hausse reccord. L'auteure cite des études faites sur la croissance et l'équité. En tenant compte du capital monétaire (facteur quantitatif) et du capital humain (facteur qualitatif), on constate une croissance économique plus importante et des taux de croissance plus durables. Le capital humain fait référence au taux d'alphabétisation, au taux d'éducation supérieure et à d'autre mesure concernant la connaissance générale. D'autres recherches sembleraient montrer qu'un haut niveau d'équité (distribution des revenus) serait une condition nécessaire à un maintien de la croissance économique. Ainsi " plus est large le segment de la population mal logé, sous-alimenté, sous-éduqué, sous stimulé et sous-développé dans ses perspectives économiques, politiques et récréatives, plus la récolte en innovation, en leadership et en productivité est mince."
La remise en question de la mesure de croissance nous permet d'ébranler la confiance absolue en ce système économique et d'entrevoir la validité d'autres systèmes basés sur les valeurs chrétiennes que nous avons exposées précédemment. Mais est-il souhaitable d'envisager un changement radical d'économie comme le suggère le modèle de Korten (l'économie de l'assez) décrit par Hathaway(22): une société dans laquelle seraient privilégiés la bicyclette, les transports en commun, une alimentation principalement à base de grains et de légumes, l'utilisation de produits non empaquetés, des habitations modestes plurifamiliales, des vêtements fonctionnels. Le commerce serait contrôlé de manière à favoriser les productions locales. Afin de limiter l'influence des compagnies sur les politiques, on leur retirerait leur statut de personne légale et leur droit de participer aux caisses électorales. Les actionnaires deviendraient responsables des actions des compagnies dans lesquelles ils investissent. Cette réponse dénote le scepticisme de nombreuses personnes dont des leaders au sein de l'ÉUC, quant à la volonté des entreprises d'oeuvrer pour le bien de la population. Kenneth Bagnell a laissé la parole à trois personnalités canadiennes qui sans qu'elles soient des idéologues rigides croient en la validité du système de marché(23). Ces derniers ne remettent pas en question la description de la situation de l'économie et de ses conséquences néfastes décrites dans la consultation du Modérateur. Tous s'entendent pour dire que d'adopter le principe dit "des anges et des démons" (les anges étant l'Église et les démons l'entreprise privée), ne mènera à rien. Seule la mise en commun des talents de tous permettra de choisir les instruments de changement et leur calibrage afin d'enrayer les inéquités sociales. Hugh Segal (candidat à la tête du Parti Conservateur en 1998) se dit favorable à la mise en place d'un salaire plancher de base pour tous les Canadiens pour lutter contre la pauvreté mais il souligne l'importance de se garder d'une trop grande disparité du taux d'imposition entre le Canada et les États-Unis. William Dimma, homme d'affaires très influent au Canada, va dans le même sens en prévenant que le marché ne se change pas sans recréer un autre marché complètement différent. Ses contacts nombreux avec le monde des affaires des États-Unis lui permet de comparer les attitudes entre les deux côtés de la frontière. Nos voisins sont peu ou pas enclins à reconnaître la nécessité d'agir contre les inéquités du système. En fait il pense "que les gens là-bas ont été conditionnés à croire qu'ils possèdent le meilleur système du monde et que les inégalités sont la faute des pauvres eux-même". Si une solution existe (il doute qu'elle soit disponible dans le court terme) il faudrait qu'elle soit "globalisée" afin qu'elle ne puisse pas avoir des effets négatifs sur le pays. Présentement seul les valeurs des personnes d'affaires peuvent faire la différence surtout dans les cas de restructuration. Bob Rae, premier ministre de l'Ontario de 1990 à 1995 et député NPD, pense que le marché ne peut être tout car nous ne vivons pas dans des marchés mais dans des communautés. Par contre, ce marché n'est pas rien et il est stérile de s'opposer à l'Organisation Mondiale du Commerce. Il préconise plutôt un renforcement d' institutions internationales qui normaliseraient les lois du commerce entre les pays afin de prendre en considération les questions d'environnement et de droits humains et ce, au fur et à mesure que le capitalisme devient mondial . Cependant laisser une trop grande place aux gouvernements dans la prise de décision et de contrôle, reviendrait à étouffer la créativité, le choix des individus.
L'idée d'une globalisation d'actions se concrétise. Ainsi le Comité des Femmes Asiatiques est un réseau d'organisations de travailleuses qui en plus de protéger les droits des travailleurs et de développer des alternatives idéologiques au néo-libéralisme, lutte contre l'APEC, essaie de développer des liens internationaux plus particulièrement avec les organisations des travailleurs des pays riches. L'appel au Jubilé cette tradition de l'ancien Testament (Lév 25) est un autre exemple. Il demande de libérer les captifs c'est-à-dire libérer les pays du Tier monde de leurs dettes afin qu'il puissent utiliser leurs ressources pour développer leurs systèmes sociaux (santé et d'éducation); redistribuer la richesse afin d'éliminer la pauvreté; de renouveler la Terre en cessant la sur exploitation des ressources naturelles.
À un niveau plus local est l'attitude des consommateurs. L'action des dernières années au sujet de la responsabilité des investisseurs a été fulgurante: au Canada, les fonds mutuels éthiques sont passés de zéro à 3,5 milliards de dollars en dix ans sans parler des fonds des travailleurs des syndicats ni les fonds des prêts communautaires à buts sociaux(24). Les investisseurs peuvent adopter quatre différentes stratégies d'investissement. La détection négative permet d'éliminer les compagnies qui ne respectent pas certaines valeurs importantes pour l'investisseur comme par exemple les compagnies qui vendent des armes militaires, des produits testés avec des animaux. La détection positive teste les compagnies sur différents problèmes: développement soutenable, discrimination sexiste, relation de travail. L'investissement actif engage les investisseurs à demander des explications à la direction sur certaines questions éthiques ou de proposer des résolutions embarrassantes pendant la réunion annuelle des actionnaires. Enfin l'investissement communautaire permet d'investir dans des micro-entreprises pour des entrepreneurs à bas revenu et pour les projets de développements communautaires. Ces investissements interpellent l'ÉUC car celle-ci gère le fonds de pension pour ses employés et son fonds général(25).
Le choix des biens de consommation peut servir aussi à s'impliquer dans des causes d'équité. Mais ce moyen de pression est-il suffisant pour établir une économie éthique alors que le gouvernement se désengage de plus en plus de la réglementation des activités des compagnies?(26) La divulgation d'informations sur les produits reste parfois soit incomplète soit inexistante. Ainsi au Canada aucune loi oblige les compagnies à identifier les aliments génétiquement modifiés. Les actions des consommateurs ne peuvent se faire au niveau du boycott de ses aliments. De plus le boycott a parfois des effets négatifs sur les travailleurs d'outre-mer qui préfèrent des conditions de travail misérables plutôt que la perte d'un emploi. Les étudiants canadiens et des États-Unis ont réussi a obtenir des universités qu'elles développent un code de conduite quant aux activités des compagnies et de leurs sous-traitants avec qui elles font affaires dans l'exploitation de leur logo et de leur nom. Si elles se trouvent en violation par une vérification indépendante, elles ont un délai afin de corriger la situation: ainsi les emplois sont non seulement préservés mais leur qualité améliorée. Une autre initiative a été la création du Partenariat Canadien pour une Économie Éthique, un lieu de dialogue entre des organisations syndicales, religieuses, et non-gouvernementales et l'industrie afin d'élaborer un code de conduite. Advenant l'aboutissement du projet, les consommateurs pourront demander au compagnie de respecter ces standards . Toutes ces campagnes demandent temps et argent qui du côté des grandes entreprises ne manquent pas. Ces deux facteurs fragilisent l'action des consommateurs. Une étude de 1994, montre que les compagnies canadiennes agissent vis-à-vis les problèmes environnementaux à 92% sous la pression de la réglementation, à 16% volontairement et à 40% sous la pression du public. L'auteur conclut que "l'économie morale a besoin de l'implication, la conscientisation et l'action des consommateurs mais cette dernière ne pourra jamais remplacer et faire observer les règlementations".
Ces quelques exemples d'action contre les effets néfastes de la nouvelle économie de marché, change peu à peu les consciences et les gestes de l'ensemble de la population. L'ÉUC par la consultation du modérateur Bill Phipps apporte de l'eau au moulin, car comme le dit justement Armine Yalnizyan il faut "exposer, opposer et proposer" afin de remettre l'équité au sein de la prospérité. À ceux qui doute voir la lumière au bout du tunnel, je les laisse avec cette citation: "Nous partageons la même atmosphère; les mêmes eaux, la même nourriture. Nous avons le même sang. Le sang est plus épais que l'eau disent les anciens. Mais le sang qui nous sauve est plus épais que les eaux qui nous divisent. Il est plus épais que les eaux du matérialisme, du racisme, du régionalisme et du népotisme".(27)
"Le travail s'intensifie de plus en plus. En menaçant de déménager la manufacture de chaussures à l'étranger, ils (les employeurs) se moquent de moi et de mes amis. Mais je ne sais pas ce qui se passe car je ne connais pas ce qu'il arrive. Aujourd'hui mon corps est douloureux, endolori et enflammé. En effet, nous tavaillons pour mourir. Si notre corps n'accepte que ces conditions, cela signifie que nous ne sommes pas appelés à être des êtres humains mais seulement des machines."
Journal
de Mi-kyung, Coréenne de 23 ans qui s'est tuée
en 1991 en se jetant du haut du toit de la manufacture de chaussures
dans
laquelle elle travaillait.
(1) Toutes les traductions sont de l'auteure.
(2) An Invitation to respond, Bill Phipps in Issue Papers:
Introductory Theme for Discussion.
(3) id.
(4) "Bred in the Bone" as a Social Christian Church";
Dr. Ted Reeve; Theme 1.
(5) id.
(6) Christian Faith and Globalisation, Jung Mo Sung,
Theme 3.
(7) Global Conscience-ness: the Multilateral Agreement
on Investment (MAI) Inquiry in Halifax, Barbara Rumscheidt; Theme 3.
(8) id.6
(9) The Common Concern: How Growing Income Inequality
Affects us All; Armine Yalnizyan; Theme 2.
(10) The Common Problem: work and how we value it; Armine
Yalnizyan; Theme 2.
(11) Child Poverty in Canada; Susan L.Eaton; Theme 2.
(12) Is the rural Population of Saskatchewan a sustainable
species? Christopher Lind; Theme 2.
(13) Strucutral adjustement: a crime against women. Theme
3.
(14) Rethinking Oikonomia: Ecological perspectives on
économics; parts 1: Unmasking a pathological system; Mark Hataway.
Theme 5.
(15) id.14
(16) Land rights, deforestation, resource extraction
and human rights in relationship to environmental concern; agnes Abuom;
Theme3
(17) Rethinking Oikonomia: ecological perspectives on
economy; Part 2: Finding our place- reflecting theologically on
economics;
Mark Hathaway; Theme 5.
(18) id.17
(19) id.17
(20) Traduction de "Genuine Progress Indicator"
(21) Is more économic growth a key to economic
justice; Armine Yalnizyan; Theme 2.
(22) Rethinking Oikonomia: ecological perspective on
economy; Part 3: Ecological Economics; Mark Hathaway; Theme 5.
(23) The role of the private sector is seeking the common
good - commnet by Hugh Segal, William Dimma amd Bob Rae; Kenneth
Bagnell;
Theme 2.
(24) Day traders, derivatives, and decency: investor
responsaability in the Age of cyber-capitalism; Eugen Ellmen; Theme 4.
(25) The United Church of Canada and socially responsible
investing; Bill Davis; Theme 4.
(26) The power and the limits of Consumer action; Kevin
Thomas; Theme 4.
(27) id.16.
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