Judéochrétien
Présente:

Traduction de textes extraits du document sur la

Consultation du modérateur
sur la foi et l'économie
 
Eglise Unie du Canada


Thème 1 

Une Église chrétienne qui a «hérité» d'une tendance sociale
par le Docteur Ted Reev 

Thème 2 

Une préoccupation commune :Comment la croissance de l'inégalité des revenus nous affecte tous et toutes
par Armine Yalnizyan 

Est-ce qu'augmenter la croissance économique favorise la justice économique ?
par Armine Yalnizyan 

Thème 3 
La foi chrétienne et la mondialisation
par Jung Mo Sung




Tiré de la Revue 
Aujourd'hui Credo

Pour une économie à visage humain
par Fanny Garber 



Introduction

Une invitation à réagir

par Bill Phipps
modérateur de l'Église Unie du Canada

ï Lorsque le Canadien National a annoncé la mise à pied de 3 000 employés en octobre 1998, on a rapporté aux nouvelles nationales de la chaîne CBC que le marché avait réagi positivement.

ï Un travail de recherche approfondi du Centre pour la justice sociale (Centre for Social Justice) intitulé The Growing Gap (Le fossé se creuse), précise qu'en 1973, 10% des familles canadiennes, les plus riches, avaient un revenu 21 fois plus élevé que les 10% plus pauvres ; en 1996, ces mêmes 10% plus riches gagnaient 314 fois plus que les 10% plus pauvres.

ï L'économie des magasins Wall-Mart est aussi importante que celle de 160 pays combinés.

ï Bill Gates est plus riche que la moitié de la population américaine au total.

ï Entre 1981 et 1997, les pays en voie de développement ont payé plus de $2.9 milliards de dollars américains en capital et intérêt aux pays riches. La dette de ces pays dépasse toujours $2 milliards de dollars américains.

Après ma tristement célèbre entrevue sur l'orthodoxie chrétienne dans le Ottawa Citizen, j'ai eu droit à un sermon - oui, un sermon, parce que l'assertion que le libre marché doit tout résoudre est un article de foi. Laissez-lui la chance et la pauvreté disparaîtra (l'argument absurde de la répartition au compte-goutte qu'on nous sert habituellement), les services d'éducation et de santé vont s'améliorer, et l'environnement cessera de se dégrader.

Lorsque je me suis personnellement rendu à Montréal et sur la Rive-Sud après la tempête du verglas de 1997, Andrew Coyne avait publié une de ses déclarations idéologiques dans la Gazette. Il se portait à la défense des canailles qui avaient augmenté les prix des produits de première nécessité comme les lampes de poche, les piles et les chandelles, tout en méprisant les marchands compréhensifs qui avaient plutôt réduit leurs prix pendant la crise. Que le marché décide, avait-il dit. Pour ne pas être en reste, Karen Celick invoqua des arguments semblables dans le Globe and Mail.

L'idéologie derrière le soi-disant "libre marché" fait abstraction de tous les autres critères de développement de la société humaine. Le marché est la voie du salut. Le marché est devenu notre Dieu.

Dans l'ouvrage When Corporations Rule the World (Quand les entreprises mènent le monde), David Korten écrit :

Partout dans le monde, dans notre quête de croissance économique, on a embrassé avec la ferveur d'une foi religieuse fondamentaliste l'idéologie du libre marché. L'argent constitue son seul critère de valeur, et sa pratique fait progresser des politiques qui favorisent partout la détérioration sociale et environnementale. La profession de l'Économie lui sert de clergé. Il défend des valeurs qui avilissent l'esprit humain, il suppose l'existence d'un monde imaginaire déconnecté de la réalité, et il restructure nos institutions gouvernementales de manière à rendre nos problèmes les plus cruciaux encore plus difficiles à résoudre. Cependant, remettre sa doctrine en question est devenu pratiquement hérétique (p.69).

Dans son excellente étude Unequal Freedoms : the Global Market as an Ethical System (Des libertés inégales : la mondialisation du marché comme système éthique), John McMurtry écrit :

...nous observons que les gouvernements et leurs dirigeants croient maintenant que le système de valeurs de la mondialisation du marché doit devenir le mode adéquat d'organisation sociale et que les sociétés doivent s'y adapter, au fur et à mesure de ses besoins et de ses exigences. Le marché n'est plus perçu comme une structure devant servir la société. C'est la société qui est plutôt vue comme un ensemble de ressources devant servir la mondialisation du marché (p.20).

Aucune religion traditionnelle n'a déclaré plus formellement que les partisans de la doctrine de la mondialisation du marché, l'universalité et la nécessité de ses lois et de ses commandements... Présentée comme la révélation du plan de Dieu et comme une nécessité toute naturelle, ses directives sont rapidement établies à travers le monde comme étant "inévitables", et il semblerait que toute société, où qu'elle se trouve, n'a plus d'autre choix que de s'ajuster promptement à ce nouvel ordre mondial (p.67).

On nous dit que le marché, avec sa portée mondiale, est inévitable. Il n'y a pas de retour en arrière possible et pas d'autre moyen de progresser. Apparemment, l'imagination humaine s'est arrêtée, et la foi en un Dieu dont l'amour englobe toutes les personnes et la terre elle-même a quelque chose de désuet et n'a rien à voir avec la réalité, vu l'inévitable force du marché. Selon la rhétorique du salut par le marché, la compétition internationale est le seul jeu qui vaille dans ce meilleur des mondes qui est le nôtre. Voici donc quels sont les effets de ce marché :
 
 

Un fossé toujours plus profond entre les riches et les pauvres.

ï Des sociétés de gagnants et de perdants où les perdants sont blâmés pour leur situation.

ï La concentration de la richesse dans de moins en moins de mains, celles de certains individus et de certaines entreprises. Par exemple, quelques 450 milliardaires sur la planète possèdent des biens équivalent à l'avoir des 40% plus pauvres de la population mondiale.

ï Les indicateurs de marché font abstraction de la pollution, de l'infrastructure, des taux d'alphabétisation, de la dislocation sociale, des maladies, etc.

ï L'argent gagné grâce à la spéculation financière dépasse maintenant l'argent gagné par la production de biens ayant une valeur réelle.

Des compagnies multinationales sont maintenant répandues à travers ce monde où le marché est Dieu. Leur impact sur l'équilibre de la terre et le bien-être des humains est le suivant :

ï Aucune loyauté envers un lieu ou une communauté locale ; elles s'installent là où les salaires, la protection de l'environnement et la sécurité des employé-e-s sont au minimum.

ï De moins en moins de responsabilité démocratique et publique. Les gouvernements et les citoyens et citoyennes sont impuissants face à ces énormes organisations multinationales qui, grâce à l'appui de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international et de l'Organisation mondiale du commerce, deviennent elles-mêmes des gouvernements.

ï La création d'une culture mondiale uniforme.

ï L'épuisement de la terre à un endroit, avant de déménager ailleurs. Lorsque les forêts seront décimées en Amérique Centrale, en Europe ou en Asie, il restera toujours le nord de l'Alberta.

ï Dans les pays en voie de développement, les gens sont chassés de leurs terres lesquelles auraient pu leur permettre de subvenir aux besoins de leurs familles. Au Brésil, 28 millions de personnes ont été déplacées entre 1960 et 1980 ; en Inde, 20 millions de personnes ont été déplacées sur une période de 40 ans.

Dans mes voyages comme modérateur de l'Église Unie du Canada, j'ai rencontré des gens de tous les milieux - des gens d'affaires qui avaient très bien réussi jusqu'à des chômeurs et chômeuses du Canada rural ou urbain. Au cours d'un voyage en République démocratique du Congo, j'ai constaté l'effet dévastateur des programmes d'ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. C'est la pagaille dans les infrastructures, l'éducation et les soins de santé, pour satisfaire les riches créanciers du Nord.

J'ai rencontré de nombreux Canadiens-nes qui sont profondément dérangés par notre économie de marché qui transforme les citoyens en consommateurs, qui déforme la réalité, qui avilit l'esprit humain et qui épuise la terre. Ils savent que quelque chose est foncièrement mauvais. Pris comme nous le sommes dans les tentacules de principautés et de pouvoirs qui nous échappent, nous sommes à la recherche d'une direction, d'analyses et d'initiatives qui correspondent à la profondeur et à la diversité de l'esprit humain.

Pour plusieurs d'entre nous, il s'agit d'une question spirituelle. À quoi sont destinés les humains ? Comment voyons-nous la communauté humaine et la terre elle-même ? À travers quelle lorgnette voyons-nous le monde et la place que nous y occupons ? Nous ne pouvons nier que nous vivons un temps de perturbation grave. Et nous ne pouvons revenir aux points de vue conditionnés du passé. Mais l'avenir de la communauté humaine et de la terre elle-même doit-il être déterminé par un dévouement pathologique à cette mondialisation du marché dont la soi-disant "main invisible" n'a pas de conscience ?

Heureusement, plusieurs individus et organisations, y compris l'Église, réagissent par une fine analyse et une compassion engagée. Les divisions de la Mission mondiale et de la Mission au Canada de l'Église Unie ont de nombreux programmes reliés à l'économie et à la justice sociale. Le Comité oecuménique pour la justice économique a parrainé des ateliers à travers tout le Canada sur l'Éthique de l'économie, en formant un noyau de personnes-ressources déterminées. L'initiative canadienne oecuménique pour le Jubilé a lancé sa campagne dans tout le pays, une campagne axée sur l'annulation de la dette qui handicape les pays les plus pauvres du monde, sur la redistribution de la richesse, sur la libération des opprimés et sur le renouvellement de la terre.

Le concept biblique du Jubilé se retrouve aux chapitres 25 et 27 du Lévitique. On y présente des "lois" prescrivant l'annulation des dettes, le partage équitable des richesses, la libération des esclaves et le repos de la terre. Ces lois sont enracinées dans la vision biblique du shalom, une société dans laquelle tous et toutes sont inclu-e-s et partagent les ressources de la terre. Il y a des échos du Jubilé à travers tout le récit biblique, de l'Exode - où le peuple est libéré - jusqu'aux Actes des Apôtres, où la communauté met toutes les ressources en commun. La ressource Making a New Beginning : Biblical Reflections on Jubilee (Un nouveau départ : réflexions bibliques sur le Jubilé) donne beaucoup d'informations sur cette initiative.

Entre autres choses, la foi biblique touche les relations économiques. Le mot "économie" vient d'un mot qui veut dire "maisonnée", et l'indice biblique qu'une société est saine c'est la manière dont cette maisonnée est gérée pour que personne ne soit privé du bien-être qu'elle procure. En fait, la Torah (qui comprend le Lévitique où l'on trouve la notion de Jubilé), les prophètes, Jésus et l'Église naissante sont tous assez spécifiques et réalistes à cet égard. Le critère de justice économique est la façon dont les affamés sont nourris, les sans-abris logés, les réfugiés accueillis, les opprimés libérés, la terre entretenue. Le rêve de Dieu pour la terre et les créatures qu'elle porte n'est pas une théorie. C'est une réalité, spécifique et génératrice de vie.

Un ami m'a dit un jour : "L'économie c'est notre façon de nous aimer les uns les autres comme collectivité". Une économie juste est une économie par laquelle nous gérons les ressources planétaires de façon que tous et chacun participent au bien-être collectif sans que la terre ne soit dévastée dans le processus. C'est une économie par laquelle la complexité et la variété de l'expérience humaine est célébrée et mise en valeur.

Je crois que Dieu nous appelle à sortir de notre torpeur, de notre crainte et de notre dépendance. Je crois que Dieu nous appelle à renouveler notre analyse, à faire preuve d'imagination théologique, et à suivre une voie éthique, dans le but d'agir. L'Église Unie du Canada influence depuis longtemps et efficacement le débat public sur les réalités économiques et sociales. Je crois que Dieu nous appelle, encore une fois, à renouveler l'expression de notre foi pour que l'avenir soit prometteur de vie, de vie en abondance.

Je vous invite donc à participer à la Consultation du modérateur sur la foi et l'économie. Je vous invite à réagir à ce document engagé, et à encourager votre paroisse ou un groupe de votre communauté à se rassembler pour le lire, de même que les autres documents qui vous seront postés ou envoyés par courriel à votre demande. Des documents sur ce sujet paraîtront presque chaque semaine. Je vous invite à y répondre !

Thème I

Une Église chrétienne qui a "hérité" d'une tendance sociale
 
 

par le docteur Ted Reeve
Coordinateur du programme pour la Consultation du modérateur
Série no.1 ï Article no.4 ï 10 mars 1999

Le modérateur Bill Phipps a mis l'Église Unie au défi d'examiner en profondeur les questions touchant la foi et l'économie, et leur pertinence pour l'Église dans la société d'aujourd'hui. Au cours de sa première année comme modérateur, on a contesté sa vision théologique qu'on estimait "pas très orthodoxe", et plusieurs personnes avaient le sentiment que son type de direction ne convenait pas à l'Église Unie du Canada. D'autres cependant se sont réjoui de la franchise de Bill en ce qui a trait aux questions de la foi ainsi que de son enthousiasme à dénoncer l'injustice et à rechercher le bien de toute la création.

En fait, la controverse suscitée par l'approche théologique et éthique du modérateur a été bénéfique aux membres de l'Église Unie car elle les a forcés à reconsidérer leurs présuppositions concernant l'Église et sa théologie. Elle les a amenés à se demander quelle était leur position et dans quelle direction ils allaient en tant que disciples de Jésus. Dans la paroisse où je travaille, nous avons eu un certain nombre de rencontres revigorantes au cours desquelles nous avons discuté de théologie et exploré les questions éthiques touchant le travail de l'Église en ces temps difficiles.

Nous ne sommes pas les premiers dans l'Église Unie à être confrontés à de telles problèmes. Au début des années 30, au milieu de la Grande Dépression, certains membres de l'Église Unie remettaient en question la vision du christianisme social de leurs dirigeants, désireux de raviver des doctrines plus évangéliques.

Deux commissions importantes - une sur l' "Évangélisme" et l'autre sur la "Christianisation de l'ordre social" - ont tenté de préciser et d'articuler la pensée de l'Église. Cette réflexion remonte en fait au début du siècle, alors que les Méthodistes, les Presbytériens et les Congrégationalistes qui envisageaient l'union de leurs Églises, faisaient la revue de leurs ressemblances et de leurs différences et en arrivaient à la conclusion que la "principale tradition" des Églises fondatrices était celle de chercher "le salut de la société".

Alors que certains membres insistaient sur une position plus "évangélique" en faisant ressortir la priorité du salut individuel, d'autres souhaitaient que l'Église appuie des opinions socio-économiques plus radicales que ce qu'elle semblait prête à faire. La commission sur la Christianisation de l'ordre social a déclaré que l'Église "devrait être suffisamment ouverte pour faire une place à toutes ces formes d'enseignement et de pratique chrétiennes". Les délégués à la commission ont cependant clairement souligné que la "grande tradition" de l'Église Unie du Canada était de se soucier du "salut de la société".

Conformément à cette tradition, l'objectif de l'Église Unie est d'aider à pénétrer notre civilisation de l'Esprit du Christ et de transformer les organisations et les institutions de la société qui sont étrangères à cet esprit...

Quand vous regardez dans la coulisse comment cette position a été institutionnalisée dans l'esprit et dans les structures de l'Église Unie du Canada, le rôle central du Conseil sur l'évangélisme et les services sociaux (Board of Evangelism and Social Services - BESS) devient manifeste. Le travail de ce conseil démontre, de façon symbolique et concrète, le conservatisme et le radicalisme qui ont concouru à faire naître cette tension, cette force motrice, propre à la nouvelle Église. Avec des activités passant de l'organisation de rencontres revivalistes sous la tente, à l'éducation à la santé, à la formation de groupes de pression auprès des gouvernements et à la gestion d'organismes sociaux, le conseil a fait la preuve du lien existant entre la foi et l'action sociale.

L'insistance sur le fait que l' "évangélisme" et les "services sociaux" (l'action sociale) vont de pair est caractéristique de l'Église Unie. Mais cela n'a pas été sans peine. Les concessions mutuelles que suppose un travail à partir de points de vue qui diffèrent ont inspiré une réflexion en profondeur et une action prophétique. Pour les Canadiens et Canadiennes, cela a constitué la démonstration de la complexité de la prise de décision démocratique et du travail extrêmement ardu qui consiste à tenter de construire une société juste. Et cela a créé plus d'une controverse !

Dans les années 30, les efforts de l'Église pour sauver la société ont servi à créer le climat nécessaire à la formation de l'État providence au Canada. L'éthique chrétienne de redistribution voulant que, individuellement et socialement, "les plus forts allègent le fardeau des plus faibles", associée au souci du processus démocratique de prise de décisions et à la mutualité (amour et justice), ont constitué la base à partir de laquelle l'Église a cherché à institutionnaliser sa passion sociale, dans l'Église et dans la société.

Un événement est devenu historique pour l'Église Unie du Canada. C'est le rapport de la commission sur la Christianisation de l'ordre social, présenté en 1934. En voici un aperçu. Il présente une vision théologique chrétienne qui s'apparente à celle de Bill Phipps. La critique éthique des "avantages" et des "défauts" du capitalisme, de même que la description de la concrétisation possible du shalom de Dieu sur terre qu'on y trouve, nous fournissent de la matière pour notre engagement dans cette Consultation du modérateur sur la foi et l'économie.
 
 

Le rapport de la Commission sur la christianisation de l'ordre social
 
 

En 1932, l'Église Unie a créé une commission :

1. Pour établir quels sont les critères et les principes chrétiens qui touchent l'ordre social ou qui devraient le régir ;

2. Pour découvrir à quel point l'ordre social présentement accepté correspond à ces principes ;

3. Pour s'enquérir des façons et des moyens possibles pour mettre ces principes en application dans les conditions actuelles ; et

4. Pour définir les mesures particulières qui doivent constituer les premières étapes vers un ordre social conforme à l'esprit du Christ.

Deux ans plus tard, la commission a présenté un rapport en trois sections correspondant aux trois premières parties de son mandat. Une quatrième section "devant définir les mesures particulières qui constitueraient les premières étapes" avait été inclue dans les premiers brouillons du rapport mais a été omise dans la version finale. Sur cette dernière section, les délégués ne s'entendaient pas tous. (Un rapport minoritaire fut ajouté par la suite au rapport principal ; il y était question de ces "premières étapes"). Ce qu'il est important de noter c'est que ce rapport représente la réflexion d'un large groupe de délégués (des "groupes auxiliaires" régionaux étaient formés de représentants des domaines du travail, de la finance, de la publicité et du milieu universitaire ; la commission était présidée par Sir Robert Falconer, directeur de l'Université de Toronto, secondé par le directeur de l'Université de Victoria, Walter T. Brown, au poste de secrétaire ; les spécialistes qui produisaient des "articles défendant une prise de position" provenaient de différentes facultés de théologie et du Département des sciences sociales de l'Université de Toronto) - ces personnes avaient suffisamment la même vision des choses pour produire un rapport, mais pouvaient également se trouver en accord ou en désaccord !
 
 

La section 1 : Les critères et les principes chrétiens

Le rapport commence par les "critères et les principes" que la commission voyait comme ayant inspiré l'Église pour sa mission sociale. La question orientée du guide d'étude qui accompagnait le rapport était la suivante : " Qu'est-ce que Jésus voulait dire en nous invitant à prier pour que Ton règne vienne, Ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel ? ... Osons-nous prier en ces termes et laisser la société à elle-même ?"

Selon le rapport, la chrétienté est née de la tradition prophétique du judaïsme, qui veut que Dieu travaille avec les humains pour créer un ordre moral dans la société. Jésus a continué cette tradition et en a développé les nuances eschatologiques : "Jésus arriva en Galilée en annonçant que le règne de Dieu était proche, et en suscitant par sa présence la compréhension du pardon divin et la nécessité du repentir".

Les délégués ont souligné la responsabilité à la fois individuelle et sociale contenue dans le message de Jésus, en indiquant que ce dernier avait inculqué ce qu'était "la valeur suprême de la personne humaine qui ne devait jamais être considérée comme un simple moyen" et "la pratique de l'amour fraternel" dirigé surtout vers le service des malheureux, des pauvres, des malades et des marginalisés. Jésus "dénonçait impitoyablement l'avidité humaine excessive et l'arrogance des personnes qui utilisaient leur pouvoir à des fins égoïstes".

La contribution sociale de Paul fut celle d'institutionnaliser le message de Jésus dans l'Église chrétienne. Pour Paul, l'Église était elle-même une société dans laquelle "le nouvel ordre moral était favorisé et pratiqué". Lorsque l'Église fut acceptée socialement, elle dut acquérir un nouveau degré de responsabilité sociale. Bien que le cheminement depuis l'époque post-apostolique jusqu'à maintenant ait été complexe, il est clair que, dans l'ensemble, "l'Église est devenue soucieuse du salut de la société" - "elle s'efforce continuellement de diffuser les idées et les idéaux chrétiens dans la société et la vie nationale".
 
 

La section 2 : L'ordre social à la lumière des principes chrétiens

La deuxième section propose une critique du contexte social et économique des années 30. Le guide d'étude décrit les changements radicaux dans la société au cours des 150 années passées. En se servant d'un article rédigé par le professeur E.J. Urwick de Toronto, l'auteur souligne que Adam Smith avait déjà décrit le profit de l'homme d'affaires comme "la compensation et, dans la plupart des cas... pas davantage qu'une bien raisonnable compensation, pour le risque et les problèmes qu'entraîne le fait d'employer des ouvriers".

Urwick croyait cependant que Smith n'avait pas imaginé la portée de l'abus possible dans un contexte de capitalisme effréné. Le changement le plus important qui se soit produit c'est que le "contrôle réel est passé des mains de l'ingénieur qui désire faire des produits pour les gens à celles du financier qui désire faire de l'argent pour lui-même". Le problème est le suivant : comment contrôler "des forces qui n'ont jamais été contrôlées". Le rapport s'engage donc dans une analyse du capitalisme.

On doit reconnaître les avantages du capitalisme. Les gens se sont peu à peu affranchis "du travail éreintant de bêtes de somme". Cela s'est soldé par une augmentation des revenus et du temps de loisirs (bien que tout le monde n'en ait pas profité). Grâce à cette augmentation de temps et de ressources, l'Église a pu augmenter sa capacité institutionnelle à servir ses membres et offrir du soutien à ceux et celles qui en avaient besoin. Les protestants de classe moyenne ont bénéficié du capitalisme et l'ont accepté comme système économique viable. Le problème se pose lorsque le maintien du système devient plus important que le bien-être des personnes, et lorsque l'avidité pousse à exploiter les autres.

Le capitalisme a aussi ses défauts. En s'appuyant sur au moins 40 années de critique fournies par l'évangile social, le rapport de la commission sur la Christianisation de l'ordre social a fourni une excellente critique des problèmes systémiques de "l'industrie moderne". Les délégués se sont demandé pourquoi cette industrie, qui a la capacité toujours croissante de fournir à tous et toutes une qualité de vie adéquate, ne l'a-t-elle pas fait ?

Les délégués ont identifié cinq problèmes qui ont détourné l'industrie de son "but premier de service à la communauté humaine" : a) la peur et l'insécurité ; b) le chômage récurrent et très répandu ; c) la distribution inéquitable du revenu national ; d) le manque de spiritualité ; et e) la lutte des classes sociales.

Une analyse de ces problèmes amène à comprendre les attitudes et les certitudes qui portent les gens à ignorer ou à minimiser leur responsabilité chrétienne. Qui plus est, on en arrive à une "fausse conception de la richesse" lorsque "la notion de la richesse est coupée de celle du bien-être et que les produits qui peuvent s'acheter et se vendre sont promus... au premier rang des valeurs".

En deuxième lieu vient l'utilisation de l'argent comme médium d'échange. Les individus utilisent leur argent de manière spéculative pour obtenir un pouvoir d'achat "sans contribuer d'aucune façon à l'enrichissement du monde, que ce soit en produits ou en services ayant une valeur sociale". Cela mène à glorifier une vision de l'argent et des possessions comme étant le critère de la valeur humaine.

Troisièmement, il existe une vision "non spirituelle de la propriété" qui excuse le fait de "posséder des biens pour s'assurer un contrôle" et d' "utiliser ces biens de façon exclusive", plutôt que d'exiger que le ou la propriétaire soit conscient-e de la responsabilité sociale rattachée à la possession. La tradition chrétienne "n'a jamais reconnu la possession privée absolue ou inconditionnelle ; elle insistait sur le fait que tous les biens appartiennent à Dieu pour le bien de ses enfants".

"L'importance excessive accordée au profit comme motivation primordiale" dans l'industrie a annihilé des considérations telles la qualité des produits fabriqués et la satisfaction des travailleurs et travailleuses. La compétition non réglementée "ne permet pas de donner un bon service mais donne plutôt la possibilité de faire des profits au détriment d'un autre et de tirer pour soi-même le maximum du bien commun". Les personnes qui plongent dans la "lutte pour le profit" cherchent inévitablement à manipuler le pouvoir politique et à éviter les mesures de contrôle.

La combinaison de ces divers éléments, vision faussée de la richesse et de la propriété, désir avide de possession, soif de pouvoir et de domination, recherche d'une position privilégiée dans la quête du gain, ont créé un état d'esprit asocial dans le monde des affaires... Cette attitude est résolument matérialiste dans son échelle de valeurs et dans ses objectifs. Elle se manifeste par le désir incessant d'une plus grande productivité que nécessaire, dans le but de faire davantage de profits ; [tandis que pour les travailleurs-euses] elle se traduit par un esprit mercenaire pour gagner un salaire. Elle est aussi fréquemment révélatrice du fossé qui sépare les affaires de la vie et du sens moral, notamment par l'expression "les affaires sont les affaires"... Elle provoque couramment l'interruption de l'organisation industrielle et développe le ressentiment et l'amertume dans une société où les iniquités sont incontournables. À une civilisation qui se dégrade à ce point, l'Église doit s'opposer sans compromis...

Il est difficile d'imaginer une déclaration plus critique de la part d'une commission formée d'individus ayant des points de vue théologiques et socio-économiques divergents. Alors qu'elle rappelle les premières critiques du capitalisme par des évangélistes sociaux comme Salem Bland, une telle déclaration venant d'un groupe représentatif de l'Église traduit une réelle approbation institutionnelle de cette critique. Le fait que ces points de vue soient présentés publiquement et associés à des personnalités de l'envergure de Sir Robert Falconer et Walter Brown a contribué à la grande considération du public à la déclaration de l'Église. Elle transmettait officiellement que le statu quo économique n'était pas acceptable et que les Canadiens et Canadiennes de la classe moyenne se montraient de plus en plus ouverts à des solutions plus radicales.
 
 

La section 3 : Les chemins et les moyens

La troisième section commence par la reconnaissance de deux autres mouvements mondiaux qui ont désavoué l'individualisme et qui ont encouragé le dévouement pour le bien de la société : le communisme et le nationalisme social (fascisme). Le rapport de la commission leur propose une alternative : "l'Aventure chrétienne", une nouvelle attitude face aux biens matériels et au pouvoir, en particulier une façon dont le pouvoir peut être partagé démocratiquement.

En s'appuyant sur le processus du "groupe auxiliaire" qui avait été si précieux pour la production du rapport, les délégués ont suggéré que les groupes paroissiaux s'organisent pour l'étude et le soutien mutuel, et que les membres de l'Église tentent de vivre selon les valeurs chrétiennes. En d'autres mots, le rapport recommandait une alternative démocratique chrétienne qui permettrait aux communautés chrétiennes de respecter l'individu tout en cherchant à travailler ensemble au bien commun.

Cette suggestion simple en apparence - que les membres de l'Église tentent de vivre différemment - a abouti à une discussion sur la façon dont l'Église devait se restructurer afin d'atteindre cet objectif. La première démarche proposée fut celle de chercher des moyens pour l'Église et son personnel pastoral de soutenir les projets locaux de changement.

La paroisse locale devrait toujours considérer avec bienveillance tous les efforts sérieux de ses membres pour comprendre les réalités sociales et économiques. Elle devrait toujours chercher à promouvoir le climat de bonne volonté nécessaire pour que les divers points de vue puissent être exprimés adéquatement et pour que les différentes avenues porteuses d'espoir puissent être explorées à fond.

Les membres du personnel pastoral ont été appelés à encourager l'action chrétienne non partisane, et l'Église dans son ensemble a été invitée à faire connaître ces questions du public et à chercher un appui politique pour des changements sociaux.

Bien que le rapport ait emprunté une approche modérée dans ses suggestions de mesures spécifiques, il a fourni la vision claire d'une société idéale permettant aux paroisses d'évaluer la portée de leurs actions. Cette vision comprenait les dimensions prophétique et eschatologique de la première section ainsi que l'analyse éthique de la seconde.

Ernest Thomas, secrétaire exécutif du Conseil sur l'évangélisme et les services sociaux, qui a préparé le rapport, semble avoir atteint cet objectif en ajoutant une dimension théologique au document d'économie politique rédigé par Irene Biss, professeur à Toronto. La sous-section commence par "les composantes de la justice sociale" et poursuit en décrivant "une société qui se rapproche du Royaume de Dieu".

L' "élément-clé pour la justice sociale" est la valeur fondamentale de l'être humain :

... aucune personne ne devrait être commodément utilisée, intentionnellement ou non, par une autre personne ou une institution humaine ; ... les employeurs ne devraient pas, pour leur bénéfice personnel, se servir de leurs semblables sans égard à leur dignité, leur santé et leur sécurité économique... En outre, l'Église doit condamner les méthodes commerciales ou financières qui favorisent l'accumulation de la richesse par une élite et qui privent la majorité des gens d'un gagne-pain décent, que ce soit dans l'intérêt de privilèges acquis ou comme puissance impersonnelle.

Cette déclaration décisive concernant la priorité des personnes humaines et de leur bien-être est élaborée dans la description d'une société qui se rapproche du Royaume de Dieu. Le rapport décrit cette dernière en sept points :

1) Que les personnes honnêtes, compétentes et travailleuses puissent avoir la chance et la responsabilité de gagner leur vie et celle de leur famille de manière satisfaisante, ce qui inclut une vie et des conditions de travail humaines, ainsi que la liberté et le loisir d'éveiller et de développer en elles tout ce qui est vrai, beau et bon.

2) Que le ou la salarié-e, le ou la directeur-trice, ainsi que la personne qui fournit le capital reçoivent un traitement équitable. Il est essentiel que les salariés et les employeurs... puissent négocier d'égal à égal par l'intermédiaire de personnes librement choisies par chacun des groupes.

3) Que les salariés soient rétribués pour leur travail consciencieux, que les patrons soient efficaces et excluent le gaspillage de la production, et que les consommateurs paient le prix marchand minimum pour assurer la rémunération équitable de toutes les parties.

4) Que l'industrie soit organisée de telle manière que l'approvisionnement des ressources matérielles essentielles à la vie ne soit ni interrompu, ni exploité pour l'intérêt d'un seul groupe.

5) Que la structure de la communauté soit organisée de sorte que personne ne soit privé de ses chances d'accomplissement personnel, suivant ses dispositions d'esprit et de caractère, à cause de circonstances extérieures injustes.

6) Que la possession d'argent ne soit pas considérée comme une fin valable en elle-même, ni que les possédants ne soient respectés par la communauté en raison de leur richesse. La personne vraiment riche sera celle qui servira la communauté grâce à son avoir.

7) Qu'à l'occasion, l'abandon des ambitions personnelles soit nécessaire à la coopération dans le pays ou entre les pays, et que les privilèges exclusifs et les avantages économiques d'une personne doivent céder la place au bien commun, pour que la communauté méfiante et hostile soit remplacée par une communauté ayant un but.

Le guide d'étude développait davantage les implications de ces principes. Trois options sont possibles :

1) la "réforme radicale et progressive du capitalisme, telle qu'elle a été récemment amorcée par le biais de diverses mesures du Parlement canadien" ;

2) l' "adoption immédiate et sans compromis du programme socialiste complet, sans vraiment ménager d'étapes transitoires" ; et

3) l' "adoption d'ensemble du système coopératif dans l'industrie et le commerce".

Le guide poursuit et souligne que "le rapport ne dit pas si l'une de ces politiques constitue la politique chrétienne ; il reconnaît plutôt que chacune d'entre elles peut être soutenue et défendue par les chrétiens et chrétiennes d'aujourd'hui".

Toutefois, comme base de départ, il doit y avoir des "dispositions minimales contre la l'appréhension du vieillissement, du chômage, de l'invalidité et des accidents, de même qu'une protection contre l'obligation d'accepter un salaire qui ne permet pas de gagner sa vie".
 
 

Le rôle de l'Église dans la société canadienne

Pour en arriver à ces conclusions, les délégués ont reconnu qu'ils pouvaient être d'accord sur le résultat souhaité, mais qu'ils étaient divisés quant à la manière d'y parvenir. Certains favoriseraient une approche graduelle ; d'autres désireraient éliminer complètement la compétition privée ; d'autres encore voudraient un contrôle facultatif de l'État qui exercerait une pression minimale dans ce sens. Mais cette diversité de points de vue dans l'Église ne devrait en aucun cas excuser son inaction. Le rapport exhortait le personnel pastoral à se montrer "prophétiques" à cet égard et les paroisses à former des groupes d'étude : "L'Église ne doit pas se permettre de manquer de force de direction morale ".

Après examen du rapport, on n'hésite pas à croire que les dirigeants d'Église n'aient basé leur vision de réforme du système socio-économique sur des principes éthiques clairs. Les abus provoqués par la richesse et le pouvoir avaient détourné l'attention des gens de la formation d'un ordre social démocratique, fondé sur la mutualité et basé sur la redistribution des biens. Les efforts de la commission pour susciter des réactions au niveau régional, et la présentation de son rapport qui a fait beaucoup de bruit, ont démontré la volonté de l'Église d'être citée publiquement pour exiger des réformes radicales.

Les modalités de ces réformes sont beaucoup plus modestes (un salaire minimum, des pensions de base, et des prestations de chômage, de maladie et d'invalidité). Ce qui ressortait le plus du rapport s'adressait aux consciences des capitalistes et soulignait le besoin de conversion des individus aux priorités chrétiennes. L'Église devait devenir le lieu où cette conversion individuelle serait favorisée et où les gens seraient encouragés dans leurs choix chrétiens. Bien que certains délégués espéraient plus d'action communautaire et de coordination sociale de la part de l'Église, cela n'est pas formulé comme tel dans le rapport. Ce sur quoi la commission semblait s'entendre dans l'ensemble est le rôle de l'Église comme lieu de débat éthique substantiel et comme témoin prophétique de l'essentiel des valeurs évangéliques sociales.
 
 

La Consultation du modérateur

Il est évident que le rapport de la commission sur la Christianisation de l'ordre social de 1934 comporte une critique du capitalisme ayant une résonance appréciable quant aux questions éthiques auxquelles nous sommes confrontés aujourd'hui. Et bien que les "financiers" aient réduit leur pouvoir et leur contrôle de l'économie à des proportions qu'on n'aurait pu imaginer dans les années 30, les compromis de base en ce qui concerne les personnes et le profit, l'avidité et la générosité, l'individualisme et la communauté, demeurent.

Allons-nous désespérer et affirmer que les choses ne peuvent changer ? Comme chrétiens, nous sommes mieux avisés. Nous savons que rechercher le shalom de Dieu donnera toujours du sens et de la valeur à notre vie et à la vie des autres.

Nous évoquons ici le rapport de la commission parce qu'il nous rappelle nos racines sociales comme chrétiens - que chercher "le salut de la société" est caractéristique de l'Église Unie du Canada. Bien que nous ne considérons plus le salut de la société comme une prérogative exclusivement chrétienne, le rêve d'une société canadienne basée sur une éthique de redistribution sous-tendue par la mutualité et le processus démocratique est un rêve auquel nous croyons qu'il vaut la peine de travailler.

Notre problème, depuis quelques années, n'est pas celui de notre engagement dans ces quêtes chrétiennes fondamentales, c'est celui de notre engagement sans enthousiasme. Dans les années 30, les gens de partout au pays discutaient du rapport de la commission sur la Christianisation de l'ordre social et cherchaient à changer quelque chose dans leurs communautés locales. Ce processus démocratique significatif a fait son chemin à travers le système conciliaire de l'Église Unie et a vraiment changé des choses.

Bill Phipps nous a soumis le même objectif, celui de discuter et de débattre ensemble du sujet suivant : à quoi une éthique de l'économie pourrait-elle ressembler ? Le groupe de la Consultation a recours aux nouvelles technologies pour permettre à ce débat de se faire le plus largement et le plus en profondeur possible.+

L'histoire nous a appris que la lutte pour le changement social et économique est long, ardu et complexe. Nous savons aussi ce qui a été accompli - et perdu, changé, amélioré ou mis en péril. Ce qui est passionnant dans notre Église c'est que nous n'avons pas abandonné notre objectif de salut de la société. De nombreux partenaires oecuméniques ont dit à quel point ils comptaient sur l'Église Unie pour susciter l'intérêt des autres Églises pour les questions sociales. Le défi est celui de s'engager dans notre mission avec une énergie renouvelée, une énergie qui produira de légers changements mais des changements voulus.

Thème II

Une préoccupation commune :
Comment la croissance de l'inégalité des revenus
nous affecte tous et toutes

par Armine Yalnizyan

Trouver ce qu'il y a d'universel dans le cas particulier

Voyager sur un territoire inconnu suscite l'éveil des sens de façon particulière. La désorientation avive notre capacité d'observation et nous encourage à adopter de nouvelles manières de voir le monde. Nous remarquons comment les sociétés les plus diverses accomplissent différemment, mais essentiellement, les mêmes choses : comment les humains font corps avec leur environnement, par la façon dont ils conçoivent leur système routier, leurs habitations et les rues de leurs villes. Comment ils perçoivent la nourriture, comme une corne d'abondance de sensations ou comme un produit de base par trop restreint. À quel point la perception du travail et du loisir - du temps en soi - peut varier d'une culture à l'autre.

De retour à la maison, nos observations quotidiennes sont teintées d'une nouvelle perspective, ne serait-ce que pour une courte période de temps. C'est souvent la source de quelque chose de neuf, le berceau de la créativité. Pour cela, vous n'avez pas à aller bien loin et votre absence n'a pas à être bien longue.

Parfois, au sortir de l'église après le culte du dimanche matin, je suis frappé par le nombre de mendiants et d'itinérants qui sont apparus dans le secteur depuis quelques années ; je suis aussi frappé par le nombre de BMW, de Mercedes et de Porsche qui circulent dans les environs.

Parfois... mais pas toujours. Cette vision est devenue tellement familière que mes enfants n'en passent presque jamais plus la remarque. L'exposition constante à tant de pauvreté côtoyant tant de richesse nous insensibilise aux deux réalités.

Jamais au cours de ce siècle l'excès n'a côtoyé si ouvertement et si durement la pure survie.

L'indigence au milieu de l'abondance. Lorsque nous le voyons, cela ne nous secoue pas nécessairement. Mais nous voyageons en territoire inconnu. Jamais au cours de ce siècle l'excès n'a côtoyé si ouvertement et si durement la pure survie. Par le passé, quand c'était l'abondance, c'était l'abondance pour la grande majorité des Canadiens et Canadiennes. Quand les temps étaient difficiles, la plupart des gens vivaient ces durs moments ensemble, la guerre mondiale ou la Grande Dépression.

Maintenant nous sommes entrés dans une période où l'aisance et la misère atteignent des niveaux jusqu'ici inégalés au pays. Comment bâtir la solidarité quand les gens semblent avoir si peu en commun ? Sommes-nous surpris de réaliser que, même si nous nous entendons sur la nature du problème, nous ne pouvons nous entendre sur les solutions ?

Bien que la pauvreté ne soit guère une invention récente, il y a à peine une génération, les Canadiens et Canadiennes se trouvaient dans l'ensemble beaucoup plus près du salaire moyen. Au cours de la génération passée, le fruit de leur travail fournissait à la plupart des gens de quoi subvenir aux besoins de leur famille, régulièrement et sûrement. Nous avions davantage en commun et c'était quelque chose sur quoi nous pouvions compter. De nos jours, l'écart grandissant entre les revenus creuse dans notre expérience quotidienne un fossé qui s'accroît et qui nous est de plus en plus difficile à combler.
 
 

La perte de l'expérience collective -
Les revenus du marché pour les familles canadiennes

L'inégalité économique commence d'abord et avant tout dans la façon dont les gens gagnent leur vie, pour eux-mêmes. Mais la plupart des gens ne vivent pas seuls. Quatre-vingt cinq pour cent des Canadiens et Canadiennes vivent dans un certain type de cellule familiale. La réalité quotidienne oblige la plupart des gens à faire des choix concernant le revenu familial pour répondre aux besoins de la famille de manière équilibrée - y compris les besoins des personnes qui ne travaillent pas.

Chacun-e d'entre nous a vécu au moins ses années de formation sous l'influence de la dynamique familiale, quelle qu'en ait été le modèle. À chaque époque dans l'histoire, les familles qui ont charge d'enfants sont les lieux où grandissent les générations suivantes de citoyen-ne-s, ceux qui dirigeront comme ceux qui suivront. Cependant, dans nos familles, nous apprenons plus que la façon d'équilibrer les quelques ressources de temps et d'argent dont nous disposons. La famille est l'endroit où nous apprenons la valeur des choses et des personnes. Les foyers qui ont des enfants à charge sont les matériaux de construction de la société de demain, le fluide qui fait couler la rivière de la vie. Il est donc de toute première importance de savoir ce que les familles ont déterminé au cours des quelques dernières années.

Imaginez la situation suivante : Deux personnes se trouvent ensemble dans une pièce. L'une des deux représente le 10% des familles les plus riches qui ont des enfants à charge ; l'autre représente le 10% des familles les plus pauvres. Ils vivent dans le même milieu - au Canada.

En 1973, les familles les plus riches gagnaient 21 fois plus que les familles les plus pauvres. Le revenu moyen du marché pour le 10% des familles les plus riches se situait juste au dessus de 107 000 $ (au cours du dollar de 1996) ; le revenu moyen du marché des plus pauvres était juste au dessus de 5 000 $. (Le revenu du marché comprend les revenus d'emploi et le rendement sur les investissements). Imaginons cet écart comme étant physique plutôt que simplement social. Cela place nos deux familles symboliques à 21 pas de distance. Pas proches l'une de l'autre, mais encore en mesure de voir les problèmes que l'autre vit, d'avoir une idée de l'existence de l'autre.

En 1984, alors que commence la remontée de la récession de 1981-82, ces deux familles types sont situées à 60 pas d'écart. La famille riche reçoit maintenant 124,000 $ par année (toujours au cours du dollar de 1996) ; la famille pauvre seulement 2,000 $. À ce moment vous deviez élever la voix pour vous faire entendre, ce que les Canadiens convenables ne font pas !

En 1992, au début d'une autre remontée, nos deux familles symboliques se trouvent à 101 pas de distance. Il devient très difficile de savoir ce qui se passe dans la vie de l'autre. La famille riche fait environ 131 000 $ alors que la famille pauvre ne fait que 1 300 $, en revenus du marché. Il ne sont plus dans la même pièce.
 
 

Deux personnes se trouvent ensemble dans une pièce. L'une des deux représente le 10% des familles les plus riches qui ont des enfants à charge ; l'autre représente le 10% des familles les plus pauvre.
 
 

En 1996 - qui ne représente pas une période de récession mais plutôt le sommet du cycle des affaires pour cette décennie et qui est très semblable au climat d'affaires qu'on retrouve en 1973 - nos deux familles symboliques sont à 314 pas d'écart. Elles ne sont même plus dans le même immeuble ! La famille riche gagne maintenant 137 000 $ par année, alors que la famille pauvre ne gagne plus que 435 $ par année. (Non, ceci n'est pas une erreur typographique !) Et cela se produit à une époque de croissance économique. Non seulement nos deux familles symboliques ne se parlent-elles plus, elles n'existent pratiquement plus l'une pour l'autre, dans la réalité quotidienne.

Ajoutez maintenant ceci au tableau : non seulement les riches deviennent-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, mais il y a actuellement davantage de gens riches est davantage de gens pauvres au Canada. En 1973, 60% des familles canadiennes gagnaient entre 24 500 $ et 65 000 $ par année (toujours au cours du dollar de 1996). C'était l'éventail du salaire moyen il y a une génération. Ni riche, ni pauvre, c'était la zone de confort de l'économie - la classe moyenne.

L'économie canadienne est plus de deux fois et demi plus importante aujourd'hui qu'elle ne l'était en 1973, en tenant compte de l'inflation. Le gâteau économique à partager étant plus gros, on pourrait s'attendre à ce plus de gens se retrouvent dans la "zone de confort" de l'économie. Cependant, en 1996, seulement 44% des familles ayant des enfants à charge se sont retrouvées dans la zone de confort d'autrefois.

En 1973, 10% des familles canadiennes gagnaient moins de 14 000 $ par année (en dollars de 1996). En 1996, plus de 17% des familles canadiennes ayant des enfants à charge se sont retrouvées sous ce seuil. Et ce n'est pas tout. Notre croissance économique a fait qu'au cours des deux dernières décennies, plus de familles ayant des enfants à charge se sont retrouvées du côté des riches. En 1973, seulement 10% des familles canadiennes avec enfants à charge gagnaient plus de 80 000 $ par année (en dollars de 1996) ; en 1996, plus de 18% se trouvaient au dessus de ce niveau de revenu.

En d'autres termes, il y a maintenant un plus grand pourcentage de familles pauvres, un plus grand pourcentage de familles riches, et un moindre pourcentage de familles à revenu moyen - celles qui comblent le fossé entre les deux.
 
 

Comprendre notre malencontreuse situation

Plus il y a d'écart entre les revenus, plus la distance sociale se crée entre les personnes. Les statistiques démontrent que les changements économiques les plus rapides se produisent aux "extrêmes" de la distribution du revenu dans la société, c'est-à-dire chez les plus riches et chez les plus pauvres. Imaginez que vous tendez une bande élastique. Plus vous écartez les deux extrémités, plus la tension sera forte dans l'élastique tout entier.

Et la tension grandissante est palpable, qu'elle se manifeste contre les pauvres ou contre les riches. Vous entendez des gens de tous les niveaux économiques qui se sentent agressés, frustrés et laissés pour compte.

Puisque plus de personnes gagnent plus d'argent, il semble évident pour beaucoup qu'il est possible, avec la bonne attitude, de se retrouver parmi les gagnants. Le fait que plus de personnes gagnent aussi moins d'argent est soit ignoré ou attribué à un manque de qualités personnelles.

Les statistiques démontrent en outre que de plus grandes forces sont en présence. Au cours des deux dernières décennies, il semble y avoir eu une tendance inexorable à la hausse dans le nombre de personnes qui n'ont pas de travail ou trop peu. Chaque baisse au niveau des affaires depuis la Deuxième Guerre mondiale s'est soldée par un palier de chômage plus élevé au cours de la "bonne période" subséquente.

Les années 80 ont connu des mises à pied massives et une restructuration qui a produit l'érosion des chances d'emploi à plein temps. Ces emplois ont été remplacés par des emplois à temps partiel et du travail supplémentaire. Au cours de la décennie présente, l'unique source importante d'emplois, du moins jusqu'à la fin de 1998, était le travail indépendant - une façon de pousser plus loin le concept de la main-d'oeuvre "d'appoint" qui veut que de plus en plus de personnes soient engagées au besoin seulement.

C'est devenu tout simplement plus difficile de trouver du travail pour gagner sa vie, pour un nombre grandissant de familles, même pendant des périodes de croissance économique comme le milieu des années 1990. Et ceci est une source de problèmes autant pour les familles qui ont de l'emploi que pour celles qui n'en ont pas ou qui en ont trop peu.

Plus il y a d'écart entre les revenus, plus la distance sociale se crée entre les personnes.




Comprendre notre culture commune.

Lorsqu'une société est basée sur l'insécurité, il se développe une culture d'intolérance. L'égalité exige une culture de réciprocité. Mais les réalités économiques actuelles font que de moins en moins de gens sont assurés de pouvoir gagner leur vie. Et cela nous fait nous centrer davantage sur nous-mêmes comme individus que comme membres de la communauté.

C'est ce qui crée le climat politique permettant l'érosion continuelle des programmes de soutien comme l'assurance-emploi et le bien-être social. C'est de là que vient prétendument l'opinion publique en faveur des coupures d'impôts.

Les Canadiens et Canadiennes savent que la question qui préoccupe tout le monde c'est celle de pouvoir gagner sa vie. Au cours des 15 dernières années, deux élections fédérales se sont disputées et ont été remportées autour de la question du chômage. En 1984, Mulroney a fait sa campagne sur "des emplois, des emplois, des emplois", et il a gagné, gagné, gagné. Chrétien fut porté par une vague de popularité libérale alors que son parti promettait une approche administrative prétendant que la seule véritable façon de contrer le déficit était de créer de l'emploi.

Ce préalable a eu pour conséquence que la collectivité a dû se serrer la ceinture pendant 15 ans, tout en payant plus d'impôts et en bénéficiant de moins en moins de services publics. Mais maintenant que l'économie est rétablie pour l'essentiel (pour le secteur des affaires), les Canadiens-nes attendent toujours le retour des beaux jours. Pas surprenant que les gens soient devenus cyniques en ce qui concerne les gouvernements !

Réclamer la "baisse des impôts" est devenu l'argument choc de notre discours politique. À la lumière de ce qui s'est passé ces dernières années, les gens ont acquis la conviction que les gouvernements ne pouvaient pas favoriser la création d'emploi de manière significative, pas plus qu'ils ne pouvaient régler aucun autre problème économique vraiment important. Ainsi, le raisonnement est devenu le suivant : ce que les gouvernements peuvent peut-être faire de mieux pour nous c'est de nous ficher la paix, de s'enlever de notre chemin. Les baisses d'impôts servent de métaphore pour le soulagement du fardeau que de plus en plus de gens ressentent quand ils essaient de s'en tirer tout seuls.

Le problème c'est qu'avec moins de revenus publics, les gens devront de plus en plus se débrouiller tout seuls. Ce sont là des statistiques importantes pour deux raisons.

D'abord, pendant plus d'une décennie on a assuré les Canadiens et Canadiennes que ce serait de moins en moins le gouvernement et de plus en plus les forces du marché qui permettraient de déclencher une croissance économique sans précédent dont tous bénéficieraient - comme une marée montante fait monter tous les bateaux. Eh bien, sans aucun doute, la marée est montée. Mais les statistiques démontrent qu'elle n'a bénéficié qu'à ceux qui avaient des bateaux !

Bien que dépendre moins des gouvernements et davantage du marché soit la seule orientation politique "viable" ou à notre disposition pour l'instant, il est utile de savoir où cela nous mène - ce pour quoi nous voterons encore ou ce à quoi nous nous opposerons.

Deuxièmement, jeter une lumière pénétrante sur les revenus du marché met en relief ce que font les gouvernements. Nous trouvons là l'explication des tensions et des pressions dans le système - un système conçu avant tout pour apporter un soulagement temporaire, non pas pour consolider une économie entière.

D'abord, pendant plus d'une décennie on a assuré les Canadiens et Canadiennes que ce serait de moins en moins le gouvernement et de plus en plus les forces du marché qui permettraient de déclencher une croissance économique sans précédent dont tous bénéficieraient - comme une marée montante fait monter tous les bateaux. Eh bien, sans aucun doute, la marée est montée. Mais les statistiques démontrent qu'elle n'a bénéficié qu'à ceux qui avaient des bateaux !

Cependant, une analyse de l'inégalité des revenus n'est pas complète avec une analyse du revenu du marché à lui seul. Le revenu net d'impôt - l'argent qui nous reste en poche à la fin de la journée - est ce qui en fait la preuve. Le revenu net comprend ce que nous gagnons, le soutien du gouvernement sur lequel nous pouvons compter, et comment ce revenu total est imposé.

Le soutien gouvernemental comprend les programmes fédéral et provinciaux comme l'assurance-emploi, le bien-être social et les allocations familiales (appelées maintenant allégement fiscal pour enfant-s). Dans la pratique, les "transferts", comme on les appelle, comprennent également les pensions. Mais pour le groupe que nous étudions - les parents ayant des enfants à charge - le revenu de pension est négligeable. Les impôts - dans cette analyse - se rapportent presqu'exclusivement aux systèmes d'impôt fédéral et provinciaux.
 
 

Disparité de revenu entre les familles canadiennes ayant des enfants mineurs


1973
1981
1984
1986
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
les 10% plus pauvres
5 204$
5 036$
2 062$
2 890$
4 049$
2 760$
1 757$
1 291$
589$
684$
1 181$
435$
les 10% plus riches
107 253$
119 461$
123 752$
127 984$
143 012$
134 539$
135 821$
130 896$
130 235$
133 253$
134 978$
136 737$
ratio
20,61
23,72
60,02
44,28
35,32
48,74
77,29
101,39
220,96
194,93
114,32
314,34

Revenu total moyen (incluant les transferts gouvernementaux des programmes d'aide au revenu)


1973
1981
1984
1986
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
les 10% plus pauvres
12 913$
14 250$
13 626$
14 862$
15 973$
14 575$
15 272$
15 125$
15 819$
15 592$
15 294$
13 522$
les 10% plus riches
109 260$
121 537$
125 982$
130 289$
145 356$
136 833$
138 121$
133 070$
132 107$
134 923$
136 618$
138 157$
ratio
8,46
8,53
9,25
8,77
9,10
9,39
9,04
8,80
8,35
8,65
8,93
10,22

Revenu net moyen (selon les systèmes d'imposition fédéral et provinciaux)


1973
1981
1984
1986
1989
1990
1991
1992
1993
1994
1995
1996
les 10% plus pauvres
12 732$
14 090$
13 561$
14 672$
15 779$
14 471$
15 129$
15 036$
15 727$
15 523$
15 208$
13 453$
les 10% plus riches
86 196$
96 896$
97 349$
99 570$
106 005$
98 917$
98 592$
96 048$
96 221$
96 433$
97 364$
97 372$
ratio
6,77
6,88
7,18
6,79
6,72
6,84
6,32
6,39
6,12
6,21
6,40
7,24
Source: Statistiques Canada, Statistiques inédites extraites d'un sondage sur les finances des consommateurs

Entre 1973 et 1994, le fossé entre le revenu net des riches et des pauvres était remarquablement stable, si l'on considère les fluctuations extravagantes du revenu du marché du travail à cette époque. Pour l'ensemble de cette période les 10% des familles plus riches ayant des enfants à charge disposaient de 7 fois plus d'argent, en moyenne, que les 10% des familles plus pauvres. Comparez cela au fait que le ratio entre les riches et les pauvres basé sur le revenu du marché a varié de 21 fois à 101 fois plus pour la même période.

Le fossé du revenu après impôt s'est même réduit au début des années 90, baissant juste au-dessus de 6 pour 1 en 1993, le plus bas niveau enregistré depuis 1973. Ceci est notable parce que, dans les plus récentes études internationales sur l'inégalité, le Canada est mentionné comme se situant parmi les quelques pays qui allaient à l'encontre de la tendance générale marquée pour l'inégalité au début des années 90, "l'ère de la mondialisation".

Plus d'un économiste a noté que vérifier les tendances concernant l'inégalité des revenus après impôt équivaut à regarder l'herbe pousser. Dans la plupart des sociétés, les changements se produisent très lentement. Les chiffres de 1993 sont donc remarquables à un deuxième égard. Depuis 1993, le ratio des revenus après impôt entre les familles riches et les familles pauvres a augmenté de façon spectaculaire. Entre 1995 et 1996, il a augmenté jusqu'à 7,24 pour 1, le plus haut niveau d'inégalité jamais atteint au cours d'une période de 23 ans. Ceci a été provoqué par la réduction des programmes gouvernementaux qui, traditionnellement, aidaient à redistribuer le revenu de manière plus égale. Statistiques Canada a noté que 1997 a été la quatrième année d'affilée où la proportion du revenu familial provenant des transferts avait diminué.

En résumé, le fossé se creuse entre les riches et les pauvres, que vous considériez le revenu du marché, le revenu global, ou le revenu après impôt. Non seulement les riches deviennent-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, mais il y a plus de riches et plus de pauvres au Canada qu'il s'en trouvait il y a de cela une génération. Et, bien que les inégalité ont l'habitude d'augmenter dans les périodes de baisse économique, le sursaut d'inégalité récent et sans précédent se produit au moment où l'économie est en croissance.
 

Pour récapituler l'analyse

Les trois principales forces qui creusent le fossé du revenu dans la société canadienne sont les suivantes :

L'accès à l'emploi

Il y a de moins en moins d'emplois à plein temps et bien rémunérés, comprenant des avantages sociaux. Les emplois qui se multiplient sont des emplois contractuels, temporaires ou à temps partiel, ou des emplois qui comprennent de longues heures de travail supplémentaire (payé et non payé). Le travail autonome représente le gros de la croissance dans le domaine de l'emploi au cours des dernières années.

La différence la plus importante entre 1973 et 1996 c'est le nombre de familles qui se retrouvent sans emploi rémunéré aucun. En 1973 les deux-tiers environ des familles les plus pauvres recevaient un certain revenu d'emploi. En 1996, près des trois-quarts n'avaient pas de revenu du marché du travail.

Certains croient que le nombre de familles riches a augmenté artificiellement à cause de l'accroissement des familles à deux revenus. C'est-à-dire que les riches sont devenus plus riches parce qu'ils travaillent davantage ou plus. Il est cependant intéressant de noter que, même en 1973, les familles les plus riches étaient pour la plupart des familles à deux revenus. Le phénomène de la famille à deux revenus a aidé les familles à se retrouver dans la classe moyenne et a empêché les revenus de la famille moyenne de chuter, mais ce n'est pas là la raison pour laquelle les riches deviennent plus riches.
 
 

La valeur du travail

Alors que l'emploi devient de plus en plus saisonnier et temporaire, un groupe croissant de travailleurs et travailleuses se retrouvent pris dans des relations de travail où les négociations pour des augmentations de salaire ou des avantages sociaux ont peu de chance d'aboutir. À l'autre extrême se trouvent ceux qui commandent une rémunération toujours plus élevée basée sur une demande pour leurs compétences, réelle ou perçue comme telle. Il y a tout simplement moins d'emplois à plein temps qui commandent des salaires moyens sur le marché du travail aujourd'hui qu'il y en avait au cours de la génération passée.

Les jeunes gens ont toujours gagné moins que les travailleurs plus âgés. Mais depuis 1981, le taux horaire des travailleurs masculins à plein temps connaît un déclin constant (en comparaison de tout autre travailleur), et ce pour ceux qui ont moins de 35 ans. En même temps, le taux horaire augmente pour certaines catégories de travailleurs "dans la force de l'âge".

Les directeurs administratifs et les haut cadres ont bénéficié de grosses augmentations de salaire dans les années 90, alors que la majorité des Canadiens et Canadiennes n'ont pas eu d'augmentation - même une augmentation au coût de la vie - au cours de cette décennie. En fait, plusieurs travailleurs ont été forcés d'accepter des baisses de salaire, des réductions d'heures, du travail supplémentaire non payé, ou d'autres diminutions de conditions de travail pour pouvoir conserver leur emploi. Il est clair que la contribution des diverses classes de travailleurs au processus collectif de travail est évaluée différemment qu'elle ne l'était au cours de la génération passée.
 
 

Le rôle du gouvernement

Ce que les gouvernements font - et ne font pas - modèle le monde dans lequel nous vivons, tout autant que le marché. Des programmes comme l'assurance-emploi, les allocations familiales / exemptions d'impôt pour enfants, et le bien-être social, aident à mettre de l'argent dans les poches des citoyens. Les gouvernements peuvent réduire les inégalités en investissant dans ces programmes, ou ils peuvent les aggraver en coupant dans ces mêmes programmes.

Mais la question ne se résume pas à la taille du revenu que les gens ont. Le revenu se mesure toujours, d'abord et avant tout, à la somme que vous devez dépenser pour les besoins vitaux. Les politiques et les programmes qui créent la possibilité pour tous d'avoir accès à un logement décent à un prix abordable, aux soins de santé pour les enfants et à l'entretien de la maison sont aussi des facteurs clés qui peuvent réduire le fossé. La manière dont nous finançons de tels programmes - et l'impartialité du système d'imposition - joue un rôle important à cet égard.

Finalement, la façon dont les gouvernements arbitrent les conséquences du marché est aussi cruciale, comme les lois qui régissent le salaire minimum, les règlements concernant les heures supplémentaires et les avantages sociaux, la sécurité des lieux de travail ainsi que la législation de l'emploi et de l'équité salariale.

Ce que les gouvernements font - et ne font pas - modèle le monde dans lequel nous vivons, tout autant que le marché.

Fournir les arguments

Lorsqu'en octobre 1998, après un an d'existence, le Centre de justice sociale a publié son premier rapport qui faisait état du fossé grandissant entre les riches et les pauvres au Canada, l'importance de la réaction à ce message et ses répercussions dans le public nous a saisis. Comme auteur du rapport j'avais anticipé, au mieux, le son d'un millier de bâillements réprimés poliment. Au pire, j'avais prévu le refus global du problème. Au lieu de cela, le débat public qui se fait traduit une reconnaissance collective du problème auquel nous sommes confrontés.

Cependant, certains croient qu'il n'y a pas grand'chose à faire. Voici les arguments clés que j'ai entendus pour justifier l'inaction, ainsi que certains commentaires sur ces arguments pour votre réflexion.

"C'est une mauvaise affaire, mais nous n'avons pas de solution".

Les gouvernements et les gens d'affaires nous disent qu'ils n'ont pas le choix. Mais les journaux font état à pleine page des choix qui se font quotidiennement. Nous faisons tous des choix tous les jours : du nombre d'heures que nous travaillons et que nous accordons aux loisirs et au repos, à la façon dont nous réagissons à une situation contrariante, à ce que nous plaçons en priorité pour demain, ou pour l'avenir.

Ceux qui forment l'élite de notre société n'agissent pas différemment, sauf que leurs choix ont un impact sur un plus grand nombre d'entre nous. Ils décident combien un directeur administratif (et les travailleurs qui en dépendent) seront payés, quel niveau de profit est acceptable pour les actionnaires (et de combien il faut réduire les effectifs pour y arriver), combien doit être investi dans la production de biens et de services, ou combien doit être "imposé" comme "fardeau" fiscal pour tel type de service du secteur public.

En tant que citoyens responsables, notre tâche est de démasquer, s'opposer et proposer. Nous devons comprendre le monde dans lequel nous vivons ; nous devons condamner les mesures que nous croyons injustes ; nous devons mettre nos convictions et notre expérience à profit pour suggérer de meilleures façons de faire les choses. Nous avons aussi des choix à faire - concernant ce que nous voulons appuyer et ce à quoi nous voulons nous opposer, concernant la façon dont nous voulons vivre.

"C'est la mondialisation - il n'y a pas un pays qui puisse se soustraire à ce processus inévitable."

La mondialisation n'a pas les mêmes conséquences sur tout monde. Elle ne signifie même pas que le même modèle de capitalisme est appliqué partout. Taiwan est différent de la Norvège ; le Royaume Uni est différent du Japon ; les États-Unis sont différents du Brésil. Mais c'est toujours du capitalisme. Tous les pays prennent des décisions pour réglementer d'une manière ou d'une autre les conséquences du marché, et tous les pays prennent des dispositions concernant les questions que le marché ne touche pas.

Il existe plusieurs pays qui ont un écart de revenus moindre que le Canada - certains ayant une administration de gauche, d'autres une administration de droite - et qui gèrent des systèmes économiques très différents. Le fait est que l'écart de revenus ne s'élargit pas partout. Et là où il est stable ou se rétrécit, cela est dû à une politique publique intentionnelle.

"Ce dont nous avons besoin c'est d'une plus grande croissance économique."

Par le passé, la croissance économique constante s'est avérée le secret de plus d'égalité. Mais les fruits de ces gains étaient auparavant distribués beaucoup plus également. Le taux de croissance nécessaire pour améliorer le niveau de vie de tous - considérant la façon dont nous partageons les bénéfices de nos jours - n'est pas viable, pour des raisons à la fois économiques et écologiques. En fait, il est possible qu'on ne puisse pas même l'atteindre.

Comme le dit le vieux dicton du monde de l'informatique : "La qualité des résultats est fonction de la qualité des données à l'entrée". Vous ne pouvez vous attendre à ce qu'une société se développe de façon plus égalitaire si les éléments qui constituent sa croissance sont fondés sur de plus en plus d'exclusion et d'inégalité. C'est la raison pour laquelle - même avec une économie croissante dans les années 90 - le revenu de la famille moyenne est plus bas aujourd'hui qu'il ne l'était au début de la décennie, et l'écart de revenus entre nous tous est plus large.

Lorsque nous ne réussissons pas à trouver l'équilibre entre l'égalité, la justice et la liberté
omme collectivité, nous avons un dysfonctionnement comme société.

La croissance économique est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante pour faire disparaître cet écart. Le progrès doit se mesurer par les possibilités d'emploi, la façon dont nous valorisons le travail, et le type de programmes gouvernementaux auxquels nous avons accès. Voilà comment nous pouvons combler le fossé existant.
 
 

Pourquoi devrions-nous nous en soucier ?

Il est normal que l'inégalité grandissante provoque des réactions importantes : de la frustration, de la colère, de la fureur. Mais l'opinion publique voue de l'admiration aux gagnants de l'économie, et voit le fait que les riches s'enrichissent et que les pauvres s'appauvrissent comme un phénomène "naturel", malheureux mais nécessaire.

J'imagine que vous qui lisez cet article n'acceptez pas ce darwinisme social implacable. Bien que, souvent, nous ne soyons pas pris au sérieux dans notre insistance pour un idéalisme vieux-jeu et sentimental, une sensibilité compatissante pour la société et un désir de communauté nous habite tous.

Le désir d'être acceptés comme étant égaux est aussi fondamental comme aspiration humaine que le désir du succès. L'astuce c'est d'équilibrer les deux. Lorsque nous ne réussissons pas à trouver cet équilibre dans nos foyers, nous devenons ce qu'on appelle une famille souffrant de dysfonction. Lorsque nous ne réussissons pas à réaliser l'équilibre entre l'égalité, la justice et la liberté comme collectivité, il est difficile de trouver un terme approprié pour traduire la réalité. Mais nous pourrions dire que nous avons un dysfonctionnement comme société.

Le résultat est aussi désastreux. Le prix à payer sera très élevé si de plus en plus de gens doivent se partager notre petite planète sans s'engager ensemble au bien-être social de tous.
 
 

Est-ce qu'augmenter la croissance économique favorise la justice économique ?

 par Armine Yalnizyan




Il y a quelques mois, à Vancouver, alors que je participais à une rencontre de "remue-méninges" sur la productivité, un jeune homme m'a dit que la dernière expression en vogue dans les milieux du patronat était "la gestion du dénominateur".

Qu'est-ce que la gestion du dénominateur ? Si vous voulez accroître votre productivité en matière de ressources, de production, de commercialisation et de ventes, vous devez réduire le coût du dénominateur. Et le dénominateur - dans tous les cas - s'avère être la personne. "Gérer" le dénominateur signifie couper les frais en employant moins de personnes ou en les payant moins. Et tout simplement, à l'heure actuelle, c'est ce qui attire les investisseurs et les garde.

Je n'aurais pas dû m'en surprendre. En octobre 1988, Paul Tellier remerciait 3 000 autres travailleurs, portant ainsi la réduction de la main-d'oeuvre du CN à 50 % (de 36 000 à 18 000 employés) en quatre ans à peine. Les actions ont monté en flèche. La presse financière ne tarissait pas d'éloges pour cette dure approche de la restructuration. La page couverture de la revue Financial Post arborait un gros plan du "nouveau directeur administratif de l'année", une photo austère en noir et blanc de monsieur Tellier en contre-plongée.

Si vous voulez accroître votre productivité en matière de ressources, de production, de commercialisation et de ventes, vous devez réduire le coût du dénominateur. Et le dénominateur - dans tous les cas - s'avère être la personne.

Peu après cette série de mises à pied, un reportage sur l'entreprise décrivait un aspect dérangeant de cette nouvelle mentalité de gestion. Le journaliste demandait à un analyste du marché financier si le CN avait congédié trop d'employés dans sa "campagne d'efficacité". La réponse glaciale offerte par Terrence Fisher de HSBC Securities (Canada) fut que cela n'avait pas d'importance que Tellier ait fait ou non une erreur. "Je croyais que les coupures se feraient sur trois ou quatre ans, pas sur un an", dit Fisher. "Mais ces employés n'iront nulle part. Ils pourront toujours les rappeler au besoin".

En fin de compte, les coupures du CN n'ont pas été faites pour devenir plus compétitif et pour croître. En 1992, les trains du CN transportaient des marchandises sur 19 500 miles de chemins de fer ; aujourd'hui le CN n'en a plus que 14 000 miles [Oliver Bertin, "Les investisseurs applaudissent les coupures du CN", un reportage sur les affaires du Globe and Mail, le 22 octobre 1998, p.B1]. Dans le monde d'aujourd'hui, la croissance ne signifie pas nécessairement produire davantage ; elle signifie produire à moindre coût. Et ainsi donner plus de valeur à l'argent des actionnaires.
 
 

La croissance et la prospérité

Ce qui se passe c'est que la relation entre la croissance et la prospérité est en train de changer. Autrefois, la croissance au sein d'une entreprise se manifestait par une plus grande prospérité dans les foyers des travailleurs, pas seulement dans les foyers des actionnaires et des cadres de haut niveau. Aujourd'hui, la croissance de votre compagnie peut tout aussi bien vouloir dire que vous êtes déclarés excédent de main-d'oeuvre ou - si vous avez suffisamment de chance pour conserver votre emploi - que vous devez travailler davantage pour le même salaire.

La même chose se produit aux niveaux d'entreprise les plus hauts. Cette tendance était succinctement décrite dans l'introduction d'un récent article faisant la manchette :

Hier, les marchés financier ont été grisés de soulagement et ont fait d'importants gains sur plusieurs fronts après la publication d'un rapport concernant l'emploi démontrant que l'inflation et les taux d'intérêt ne risquaient pas l'escalade dans l'économie américaine. Le rapport, qui faisait état de la combinaison surprenante d'une augmentation de postes importants et d'une baisse de salaires en février, a fait monter les prix des titres et a permis à la moyenne industrielle du Dow Jones d'atteindre des hausses record. [David Thomas, "La valeur des actions monte en flèche après le rapport concernant l'emploi aux États-Unis", National Post, 6 mars 1999, p. A1]

Ce récit s'est répété dans les mois qui ont suivi, le Dow Jones franchissant la barre de 10 000 et de 11 000 à partir du mois de mars, toujours parce que la croissance de l'emploi était importante mais que les salaires restaient plus ou moins stationnaires.

Cela entre en contradiction avec ce qu'on enseigne en Économie 101 : lorsque le marché de l'emploi se restreint, les salaires montent. Mais les seules tendances inflationnistes se trouvent dans les offres salariales faites aux cadres dont le taux augmente régulièrement de deux chiffres, comparé aux salaires des employés qui ont peine à suivre l'inflation dont le taux est au plus bas en 30 ans. Les signaux du marchés traduisent les mêmes principes au Canada qu'aux États-Unis : la croissance est une bonne chose, tant et aussi longtemps que ce ne sont pas les salaires des employés qui augmentent.

Pendant plus d'une décennie on a assuré les Canadiens et Canadiennes que ce serait de moins en moins le gouvernement et de plus en plus les forces du marché qui permettraient de déclencher une croissance économique sans précédent dont tous bénéficieraient - comme une marée montante fait monter tous les bateaux. Eh bien, le plan d'ensemble a été suivi et, sans aucun doute, la marée est montée. Mais elle n'a bénéficié qu'à ceux qui avaient des bateaux !

L'économie canadienne a doublé depuis une génération. Ajustée à l'inflation, la valeur de notre production s'élève maintenant à plus de 880 $ milliards. Pendant la courte période depuis la dernière récession, le produit national brut réel a augmenté de presque 18 %, une augmentation de production de 140 $ milliards de dollars pendant les 8 dernières années [Statistiques Canada, Catalogue 13-001, Relevés des dépenses nationales].

La croissance est une bonne chose, tant et aussi longtemps que ce ne sont pas les salaires des employés qui augmentent...

Il est vrai qu'il y a plus de Canadiens aisés financièrement aujourd'hui qu'il y en avait au cours de la génération précédente, et ce en termes absolus et en termes relatifs. En fait, le capital financier au Canada a augmenté d'environ 3 $ milliards entre 1990 et 1998, une croissance de 55% en huit ans seulement [Statistiques Canada, Catalogue 13-214, Bilans nationaux].

Mais il y a également plus de Canadien-ne-s qui sont pauvres. Et ce n'est pas pour ne pas avoir voulu faire "aussi bien que le voisin". Plus de gens parmi nous, en termes absolus et en termes relatifs, se retrouvent sans logement acceptable ou sans suffisamment à manger. Et le nombre de ces personnes a augmenté de façon spectaculaire parmi les jeunes.

Oubliez pour un moment que cette question ne trouve pratiquement pas d'écho en politique. Ce qui est troublant, à la fois pour nos élus et pour la personne qui se retrouve sur le pavé, c'est que le revenu de la famille moyenne ne correspond pas à une économie en croissance. Les revenus familiaux sont stagnants, impropres à se remettre du déclin connu dans les premières années de cette décennie. En fait, le revenu familial moyen - qu'on l'évalue par la rémunération du marché ou après les impôts et transferts gouvernementaux - est plus bas aujourd'hui qu'il ne l'était en 1981.

Dans les années 90, jusqu'en 1997, les Canadiens ont augmenté leur rendement de production d'un peu plus de 140 $ milliards, ce qui équivaut presqu'au même montant d'augmentation connu dans les années 50, jusqu'en 1957, (les deux étant calculées en dollars de 1992). Cependant, notre façon de considérer ces gains et de les partager est bien différente aujourd'hui.

Le tableau suivant fait poser une question clé : La croissance nous donnera-t-elle un monde meilleur ? Quel est le rôle et la limite de la croissance économique ?

Évaluation de notre performance:
progression du ratio entre le produit intérieur brut et le revenu familial moyen
1960-1998


changement annuel réel du PIB
changement annuel réel du revenu familial net moyen
Ratio entre la croissance du PIN et du revenu familial net moyen
1960-1969
5,2%
3,55%
1,46
1970-1979
4,7%
2,99%
1,57%
1980-1989
3,15%
0,74%
4,26
1990-1998*
1,71%
-0,48%
n'est pas calculé

* données 1997 sur les revenus familiaux
Source: Statistiques Canada, Canadian Economic Obsever, Historical Supplement: Income Distribution by size

Dans les années 60, alors que l'économie connaissait une croissance d'environ 5.2 % par année, le revenu familial moyen augmentait de 3.5 % par année. Faire plus de profit parce qu'on produisait davantage signifiait que le revenu de la famille moyenne pouvait augmenter de 1 $ si le rendement collectif augmentait de 1,46 $. Au cours des années 80, avec une économie qui croissait de 3.15 % par année, cela prenait 4,26 $ d'augmentation de production pour augmenter d'un dollar (1$) le revenu de la famille moyenne.

Avec les années 90, nous sommes entrés dans le domaine d'Alice au pays des Merveilles. L'économie est maintenant beaucoup plus importante - produisant de l'argent nouveau en quantités industrielles chaque année - mais un taux annuel moyen de croissance de 1.7 % fait régresser le revenu annuel de la famille moyenne de presque - 0.5 %.

À la fin de 1998, les Nations Unies, l'Organisation pour la coopération et le développement économique et le comité des Finances du gouvernement fédéral ont démontré que le niveau de vie des Canadiens et Canadiennes allait certainement continuer à baisser si nous continuions d'appliquer nos méthodes improductives. Chaque rapport, de façon détaillée, brossait le tableau de ce qui nous serait à tous bénéfique. Chaque rapport disait que le produit national brut per capita était le meilleur moyen de mesurer cette amélioration. (Bien qu'on ait peine à reconnaître ce piètre mandat de bien-être d'un document à l'autre, la mention "per capita" peut se référer au produit national divisé par la main-d'oeuvre active, ou au produit national divisé par la population en entier y compris les enfants, les personnes âgées et les chômeurs et chômeuses.)
 
 

Qu'est-ce que la prospérité ?

Il existe autant de définitions de la prospérité qu'il a de moyens d'atteindre un objectif non défini. Chacune a ses mérites. Cependant, on peut dire que, quelle que soient leurs convictions politiques, le principe généralement admis par nos dirigeants d'affaires et nos élus est que notre croissance économique doit être plus rapide.

À première vue cela ne semble pas problématique. En effet, la croissance économique a longtemps été un postulat de base pour discuter de la façon d'obtenir plus de justice économique, que ce soit dans le monde développé ou dans le monde en voie de développement. Nous avons tendance à favoriser l'option de la croissance - même si elle ne garantit pas nécessairement l'équité - parce qu'elle semble de toute évidence meilleure que son opposée : la récession.

Mais cela manque un peu d'honnêteté. L'accent que l'on met sur la croissance de plus en plus rapide dissimule la question qu'il faut vraiment poser : Qui bénéficie de cette croissance ? Tout le monde ? La plupart des gens ? Quelques-uns ? On utilise la croissance pour évoquer les notions de liberté accrue et d'opportunités grandissantes pour tous. Mais ce que les statistiques canadiennes démontrent c'est que la génération qui suit celle du baby boom n'a pas eu beaucoup plus de liberté ou de chances égales.

Selon la tendance actuelle, notre façon d'améliorer notre mauvaise qualité de vie consiste encore à prendre de l'argent dans les coffres de l'État et à les injecter dans le marché - par l'entremise de ceux qui sont les mieux nantis de notre société. Puisque les gens qui peuvent économiser de l'argent peuvent aussi faire fructifier leur argent, l'économie se développera et plus de gens auront des emplois (rémunérés).

Le raisonnement qui nous amène à ceci est le suivant : Commencez par favoriser la possibilité qu'ont certains à s'enrichir pour qu'en fin de compte plus de gens puissent gagner leur vie. Qui pourrait s'opposer à la croissance si elle permet à un nombre grandissant de personnes de devenir plus riches ?

Mais la question n'est pas vraiment là. Malgré ce raisonnement brillant et compliqué, cette approche vise moins à créer de bons emplois qu'à améliorer notre productivité. Ce qui nous handicape apparemment c'est le fait que nous ne travaillons pas assez ou pas assez efficacement. (Rappelons-nous le besoin d'augmenter notre efficacité et notre productivité pour devenir plus compétitifs à l'époque du libre marché. Rappelons-nous la nécessité de nous serrer collectivement la ceinture - comprenons qu'il s'agit de la "ceinture des bénéficiaires de l'assurance-emploi et du bien-être social" - pour vaincre le déficit.) La nouvelle médecine pour améliorer notre santé économique a aussi mauvais goût que ce qu'on nous fait avaler depuis plus de dix ans. Même produit, nouvelle appellation.

Le raisonnement qui nous amène à ceci est le suivant : Commencez par favoriser la possibilité qu'ont certains à s'enrichir pour qu'en fin de compte plus de gens puissent gagner leur vie.

Les membres du comité fédéral des Finances ont été jusqu'à donner à leurs recommandations le nom "d'alliance de productivité" avec les citoyens et citoyennes du Canada. Le rapport de décembre 1998 du ministre des Finances mettait surtout l'accent sur des réductions d'impôts de toutes sortes et sur la hausse de la limite de l'investissement étranger de 20% à 30%. Il suggérait l'évaluation de toutes les nouvelles propositions gouvernementales de dépenses selon la grille de la productivité. La seule intervention directe de l'État à laquelle il était favorable était celle de redonner aux provinces 1$ million pour la santé (sur les nombreux milliards prélevés depuis 1995).

Bien entendu, ce n'est pas là la seule recette de croissance économique. Le Budget fédéral alternatif (BFA) est l'une des positions "progressistes" dont la démonstration a le plus d'à-propos sur ces questions. On peut l'interpréter comme mettant l'accent sur la croissance économique, sans cependant utiliser les approches prédominantes de la politique monétaire et du secteur public.

Mais le BFA ne préconise pas que la croissance. Il traduit la préoccupation de mettre en place les bases d'une véritable économie pour tous les citoyens et citoyennes - comme avoir accès à des emplois stables et bénéficier des ressources publiques. Il concerne les moyens d'existence pour tous les membres de la communauté plus que l'accumulation des richesses. La possibilité de gagner sa vie avant l'accumulation de richesses, pas après. Cela est davantage dans l'esprit de "l'alliance", à en croire les Écritures juives et chrétiennes. Les enseignements qu'on y trouve nous guident vers une économie de suffisance - pas pour quelques-uns seulement, mais pour tous.

Le raisonnement éthique pour un développement accru - dont la morale sous-tend tous les aspects, de tous les points de vue politiques - est qu'il puisse améliorer la qualité de vie de la société. Votre qualité de vie. Pensez-y un instant. Si les 140 $ milliards supplémentaires générés au cours des dernières années n'arrivent pas à avoir un impact sur la famille moyenne, de qui la qualité de vie est-elle améliorée en définitive ?
 
 

Équité et croissance

Il est vrai que, dans l'ensemble de l'histoire du Canada, la croissance économiq